Tunisie : Course à la privatisation; dessous et enjeux


Pourquoi un tel acharnement pour privatiser quelques fleurons du patrimoine économique public, en particulier la STEG et la SONEDE ? Le cas échéant, le programme s’inscrit-il  dans un cadre bien défini ? Ceci relève-t-il de la stratégie ou de la tactique ? En principe, et par définition, la privatisation obéit essentiellement à un plan de réforme et signifie le désengagement de l’Etat des secteurs concurrentiels pour conférer les conditions de réussite à un  partenariat entre le secteur public et le secteur privé et établir un équilibre entre la rationalité économique et l’impératif social. Est-ce vraiment  le cas ?

D’abord, le gouvernement n’a jamais annoncé le lancement d’un chantier de réforme dont la privatisation serait, entre autres, un instrument de premier ordre. Le programme économique et social, tel que présenté, reste dans la lignée des programmes énoncés et mis en œuvre sous la dictature déchue et n’opère aucune démarcation, voire rupture avec  ces derniers. Donc, on reprend le même modèle où la politique de privatisation accuse un bilan mitigé sinon médiocre notamment sur le plan social.

Ensuite, En Tunisie, et jusqu’à preuve du contraire, le secteur de production et de distribution d’eau et d’électricité n’est pas concurrentiel mais fait partie d’un monopole d’Etat. Le secteur privé tunisien est-il suffisamment outillé et robuste pour reprendre les secteurs en question ? A moins que ceux-ci ne soient soufflés, suite à un appel d’offre international, par les « prédateurs » sévissant à travers le monde et dont l’approche, par essence mercantile, n’est articulé que sur la recherche du profit et non sur des motifs sociaux, économique ou environnementaux. A priori le secteur privé national n’a pas les reins suffisamment solides pour s’approprier ces secteurs, faute d’assise financière, d’expertise et d’avantage comparatif. Donc, la cession, en contrepartie d’une manne financière, d’une partie de notre richesse nationale serait immanquablement et forcément au bénéfice de multinationales dont la logique ne fait aucun cas des enjeux nationaux. Une forme de confiscation des droits des générations actuelles et futures.

Enfin, quel est l’objectif social se faufilant derrière cette quête effrénée de privatisation, en particulier en termes de création d’emplois et de résorption du chômage ? L’expérience tunisienne en matière de privatisation, pourtant étalée sur plus de 20 ans, et malgré la grande enveloppe générée, n’a pas eu l’impact escompté sur le taux de chômage ni sur la distribution de la richesse ni sur le développement régional. Il n’est pas exclu que la nouvelle campagne de privatisation enregistre le même constat d’échec à ce niveau.

Par conséquent, et à première vue, le projet de privatisation préconisé par le gouvernement ne se base pas sur les principes directeurs cités ci-dessus. Il s’agit, par déduction, d’une opération ponctuelle conçue pour des raisons obscures, du moins peu ou prou argumentés.

Alors comment comprendre le recours à la privatisation ?

Pour certains, il s’agit de privatiser aux fins de renflouer les caisses de l’Etat, accusant une situation plus ou moins difficile sinon précaire, et d’alléger les charges publiques. Voilà le slogan et la démarche, notamment pour le gouvernement et ses partisans.

Pour d’autres, le son de cloche est tout autre. Pour revenir aux coupures d’eau et d’électricité, il y a lieu de relever que nombreuses voix s’étaient élevées pour dénoncer le double jeu du gouvernement. En effet, d’aucuns ont assené que les coupures en question n’étaient pas accidentelles, pour la plupart, mais fruits d’une manipulation sinon d’un complot ourdi à la Kasbah pour faire le lit d’un projet de privatisation de la STEG et de la SONEDE. Pour ce faire, il est de bonne logique, en guise d’arguments de justification, de montrer que les entreprises publiques ciblées sont défaillantes, peu rentable et mal gérées et qu’à ce titre l’Etat est tenu de s’en dégager dans la perspective de concentrer son action sur les secteurs stratégiques.

Est-ce fortuit que le gouvernement se démène à privatiser deux entreprises publiques, de haut rang, qui ont fait leurs preuves et ont atteint un taux optimal de desserte, sans jamais rationné leurs produits ni accusé des coupures aussi fréquentes dans l’approvisionnement ?! Sans tomber dans le procès d’intentions et la théorie du complot, serait-il interdit de soupçonner d’autres raisons inavouées incitant l’entreprise gouvernementale de privatisation ?! Certains observateurs n’ont pas manqué de franchir le pas et de saisir la question au vol pour faire un lien entre le projet de privatisation et le projet d’indemnisation des prisonniers politiques, victimes de la dictature.

L’interrogation ne se nourrit pas de supputations ou de positions approximatives ou, encore moins de réflexes d’épingler coûte que coûte le gouvernement si l’on juge par l’annonce de certains ministres selon laquelle les ressources financières devant couvrir le dédommagement ne seront pas imputées directement au budget de l’Etat mais fournies par d’autres sources. Alors comment comprendre cette affirmation sans prêter à équivoque ni donner un certain crédit à l’association privatisation/indemnisation.

Par ailleurs, dans la même occurrence, peut-on occulter ou éluder la volonté longtemps affichée par le gouvernement de privatiser l’ERTT (Accusée de parti pris, de manipulation de l’actualité, de sédition et même de contre-révolution) ou la société « Ennakl » (celle-ci fait partie des entreprises confisquées vouées à la privatisation). Ne décèlerait-on pas là, de par le timing au moins, un lien, aussi enfoui soit-il, avec la privatisation de la STEG et de la SONEDE ? La simultanéité des annonces ne dissimule-t-elle pas tout compte fait une certaine fuite en avant du gouvernement, un grand écart trahissant une navigation à vue par rapport à sa responsabilité première de mobiliser les fonds nécessaires au budget de l’Etat.

Il n’est pas inopportun de penser que cette propension, bien avérée, à privatiser à tout-va traduit une volonté du gouvernement de faire un passage en force malgré le front de résistance constitué par les professionnels concernés, la centrale syndicale et la société civile, outre une opinion publique nationale généralement hostile à ce genre de solution à la césarienne. Ce large et non moins indocile bloc bravant l’expropriation des pans entiers du patrimoine public et croisant le fer avec le gouvernement mène encore tant bien que mal le combat contre les chasseurs d’occasions et pour la pérennisation des services publics, estimant que la course à la privatisation est un insondable retour en arrière sinon une grave entorse à l’intérêt public.

En conclusion, la privatisation de secteurs publics, stratégiques et qui plus est non concurrentiels, comme la distribution de l’eau et de l’électricité, n’est point fondée d’un point de vue économique et social. L’entêtement du gouvernement à ce sujet laisse suggérer que le mobile majeur est de toute autre nature, pas forcément compatible avec les hautes priorités et les besoins réels du pays.


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