Tunisie: Lecture préliminaire dans la composition du nouveau gouvernement


Remaniement-ministeriel

Le nouveau gouvernement, annoncé par Ali Laarayadh, après une grossesse difficile et un accouchement douloureux sinon une césarienne, n’est pas exempt de zones d’ombre et donc de critiques. D’abord, il y a lieu de  souligner l’effort déployé pour en  modifier plus ou moins tangiblement la liste et pour dépolitiser les ministères de souveraineté. C’est déjà un bon pas ! En revanche, il est à constater que, sur le fond, il ne s’agit que d’une simple reconduction de la Troïka de triste mémoire. Un remake épicé sur la forme mais persistant dans le fond. Beaucoup plus un lifting qu’un véritable changement. Les mêmes causes donnant les mêmes effets, espérons que la nouvelle équipe gouvernementale sera plus vaillante et moins défaillante. Personne ne lui souhaite l’insuccès, loin s’en faut, sa réussite rejaillira sur toute la Tunisie.

 En revanche, il y a un paradoxe à relever : Le timing est fumeux et fâcheux dans la mesure où l’annonce officielle du nouveau gouvernement coïncide avec la journée internationale de la femme. Quiconque est effaré d’observer que, comparativement aux hommes, la composition ne comprend qu’un nombre insignifiant, voire ridicule, de femmes tunisiennes. Une vraie cache misère, comme si la compétence est une chasse gardée de la gent masculine. Une seule femme ministre, qui plus est Sihem Badi, fantasque et non moins maladroite ministre, reconduite dans son mandat malgré un bilan des plus médiocres et une fruste perception populaire à son égard. Des arrière-pensées misogynes ? D’aucuns ont franchi allègrement le pas.

 Dans la même foulée, certains noms du gouvernement sortant, et non des moindres, symboles de l’incompétence et de l’échec, et dont l’état des lieux n’est qu’une peau de chagrin, conservent, au mépris de tout bon sens et de tout consens national, un  portefeuille ministériel. Il est clair que la logique de répartition et de butin, longtemps décriée, a imprégné les négociations. L’enjeu et le jeu partisans ont encore une fois fait mouche.

 Dans son pompeux nouvel habit de chef du gouvernement, Ali Laarayadh a lancé un pressant appel pour soutenir son équipe et pour lui donner l’occasion et le temps de faire ses preuves. Mais lui-même a-t-il pris la peine de tâter le pouls de l’opinion publique tunisienne et d’écouter, comprendre ses messages et ses doléances ? Que nenni ! Bouché à l’émeri, il nous refait un plat des restes de la veille, ajoutant quelques condiments pour faire diversion.

Il est quand même cruel de nous farcir encore une longue et pénible année un Abdelwaheb Maatar ou un Slim Ben Hmidane ou les frères Ben Salem ou encore un Noureddine Khademi, sans compter l’arrogance personnifiée appelée Houcine Jaziri ou l’illustre gâchis ayant pour nom Sihem Badi qui, en tous points de vue, n’est guère représentative de la femme tunisienne, bien au contraire, elle en dévalorise carrément l’image. Quel pied de nez on a fait à la femme tunisienne dans sa journée de fête. Bien sûr, le coup est parti, le mal est fait, il ne nous reste qu’aller boire à la mer !

D’autres noms laissent perplexe, voire soulèvent les plus cinglantes interrogations : Leila Bahria, bombardée Secrétaire d’Etat auprès du Ministre des Affaires étrangères, une juge militante, issue d’une famille militante,  qui a certes subi les affres de la dictature déchue mais de quelle compétence diplomatique pourrait-elle se prévaloir pour mériter une telle distinction ? Comment se fait-il qu’un Secrétaire d’Etat auprès du Ministre du Développement et de la Coopération internationale, Amine Doghri pour ne pas le nommer, qui n’a guère brillé ni par sa disponibilité ni par son action ni par sa communication, soit promu Ministre du même Département.

Sinon, à moins qu’il y ait méprise, on n’a pas entendu Ali Laarayadh énoncer, avec amples détails, sa feuille de route et son échéancier politique, documents qui, parait-il, ont bouffé l’essentiel du processus de tractation et ont risqué de tout bloquer et faire avorter les consultations. Il s’agit pourtant d’une revendication populaire non ? Il a certes indiqué que le mandat du gouvernement expire fin 2013 et que les élections pourraient avoir lieu en Novembre 2013, mais ces annonces sont pour le moins insuffisantes pour rassurer et mobiliser. Peut-être que l’agenda, dans ses spécificités,  ne concerne pas la populace mais uniquement les grands esprits et les éminentes matières grises de l’Assemblée Nationale Constituante (ANC). Nous autres tunisiens, nous pouvons aller nous rhabiller et vaquer à d’autres occupations plus terre à terre.

D’autres demandes pressantes, ayant mobilisées opposition et société civile, ont été soit éludées soit effleurées par le nouveau chef du Gouvernement. Peut-être qu’Ali Laarayadh a estimé qu’il a consenti suffisamment de concessions pour en sacrifier d’autres :

-          Sécurité : Le chantier le plus prioritaire et le plus décisif. Ali Laarayadh n’a pas livré des précisions, justes des formules bateau.

-          Dissolution des Ligues de Protection de la Révolution : Ali Laarayadh a noyé le poisson, diluant la question dans les généralités.

-          Réexamen des nominations décidées au sein des articulations de l’Etat : Ali Laarayadh a occulté ce point.

-          Gel des prix : Ali Laarayadh n’a pas annoncé de mesures concrètes.

-          Plan d’urgence socioéconomique : Circulez, il n’y a rien à voir.

Au sujet de l’ANC, cette haute instance est tenue de valider la nouvelle équipe gouvernementale. Il n’est pas exclu qu’un vote soit nécessaire pour départager les voix. A la lumière de la masse critique de voix dont dispose la Troïka, après les scissions qui ont laminé le CPR et Ettakatol, outre les dissensions au sein d’Ennahdha, la majorité n’est pas apriori acquise, à moins que d’autres groupes parlementaires ayant claqué la porte à la dernière minute, lors de la phase finale  des négociation, comme « Wafa » ou  » Liberté et Dignité » ou encore quelques indépendants, sollicités à cet effet, n’apportent leur appui au nouveau gouvernement.

En tout état de cause, toutes les projections laissent penser que le nouveau gouvernement ne recueillera qu’une simple majorité, une majorité fragile, peu représentative, donc manquant de crédibilité et d’audience. Peut-on gouverner avec une petite majorité ? Peut-on se targuer de représenter toute la population avec une telle étriquée majorité ?

 Compte tenu de ce qui précède, le chemin gouvernemental sera conflictuel et semé d’embuches  car l’équilibre convenu est trop instable et le compromis est construit sur une majorité vulnérable et non consensuelle et sur une large base.

 

 A suivre …


Lire aussi
  1. Tunisie: Bilan préliminaire: ATID pointe plusieurs irrégularités
  2. Lecture dans le discours de Moncef Marzouki à la tribune de la 68ème session de l Assemblée Générale des Nations Unies
  3. Tunisie : Lecture dans la désignation d’Ali Laaraydh au poste de chef du gouvernement
  4. Tunisie: Lecture dans les émeutes et événements de juin
  5. Aujourd’hui, présentation du rapport préliminaire sur la liberté d’expression en Tunisie

Commentaires:

Get our toolbar!