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Ajouter TN en tant que source préférée sur GoogleMes enfants,
L’autre soir, l’un de vous est venu vers moi, le cahier sous le bras et la tablette à la main, avec l’air de celui qui venait de trouver un trésor.
« Regarde, papa : je lui ai donné l’exercice, et elle a tout fait. »
En quelques secondes, la machine avait aligné les réponses, propres, justes, sans une rature. Vous attendiez que je m’émerveille.
Je suis resté un moment sans rien dire, et je crois que vous ne l’avez pas compris.
Je vous dois une explication. La voici.
Il y a dans le Coran deux versets que je voudrais que vous gardiez toute votre vie :
وَأَن لَّيْسَ لِلْإِنسَانِ إِلَّا مَا سَعَىٰ وَأَنَّ سَعْيَهُ سَوْفَ يُرَىٰ
« Et qu’en vérité, l’homme n’obtient que le fruit de ses efforts ; et que son effort lui sera présenté. »
An-Najm, 53 : 39-40
Ces versets parlent d’abord de la responsabilité de l’homme devant Dieu : chacun répond de ce qu’il a lui-même accompli. Il ne faut donc pas leur faire dire qu’ils sont une leçon de pédagogie sur les devoirs scolaires.
Mais ils portent aussi un mot que j’aimerais que vous reteniez : sa‘y, l’effort, la démarche, ce vers quoi l’on tend par son action.
Et cela me rappelle une vérité très simple : dans l’apprentissage aussi, personne ne peut faire à votre place le travail intérieur qui vous transforme.
L’exercice de l’autre soir était terminé, mais il n’avait pas été fait par vous.
Le cahier était juste, mais votre esprit n’avait presque pas travaillé.
Vous aviez obtenu la réponse sans parcourir le chemin.
Or, lorsqu’on apprend, le chemin compte parfois davantage que la réponse.
Pensez à celui qui veut devenir plus fort. Il ne développera pas ses muscles en regardant quelqu’un soulever les poids à sa place. Il peut regarder pour comprendre le geste. Il peut demander conseil. Il peut être corrigé. Mais, à un moment, c’est lui qui doit porter.
Pour l’esprit, il existe quelque chose de semblable.
Un exercice de mathématiques n’a pas été inventé seulement pour remplir une case. Il est là pour vous obliger à chercher, hésiter, vous tromper, recommencer et finalement comprendre quelque chose que vous ne saviez pas faire auparavant.
Si la machine accomplit tout ce travail à votre place, le devoir avance.
Mais vous, beaucoup moins.
Ce que montre une expérience menée auprès de près de mille lycéens
Et désormais, nous disposons de données scientifiques qui permettent de mesurer ce risque.
En 2025, des chercheurs ont publié dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS) une grande expérience menée auprès de près de mille lycéens dans un établissement en Turquie.
Pendant des séances de mathématiques, certains élèves travaillaient sans intelligence artificielle. D’autres avaient accès à un outil fondé sur GPT-4 et proche d’un assistant conversationnel classique. Un troisième groupe utilisait une version différente, conçue avec des garde-fous pédagogiques pour donner des indices, signaler les erreurs et accompagner le raisonnement plutôt que fournir immédiatement la solution.
Les résultats sont frappants.
Pendant les exercices, les élèves disposant de l’IA classique ont obtenu des résultats environ 48 % supérieurs à ceux du groupe sans IA.
Avec l’IA conçue comme un véritable tuteur, les résultats pendant l’entraînement étaient même 127 % supérieurs.
À première vue, on pourrait conclure que la machine rend les élèves beaucoup meilleurs.
Mais ensuite est venu l’examen.
Cette fois, plus personne n’avait accès à l’intelligence artificielle.
Les élèves qui avaient utilisé librement GPT-4 ont alors obtenu des résultats 17 % inférieurs à ceux qui avaient travaillé sans IA.
Ils avaient mieux réussi lorsque la machine était présente, mais moins appris à réussir lorsqu’elle disparaissait.
Les chercheurs ont observé pourquoi : beaucoup demandaient simplement la réponse et la recopiaient. L’outil était devenu une béquille.
En revanche, chez ceux qui avaient utilisé le tuteur conçu pour donner des indices plutôt que les solutions, cette baisse a pratiquement disparu. Lors de l’examen sans IA, leurs résultats n’étaient pas significativement différents de ceux du groupe qui avait travaillé sans intelligence artificielle.
Il faut être précis : cette seconde méthode ne les a pas rendus meilleurs que les autres à l’examen. Elle a surtout permis de conserver le bénéfice de l’aide pendant l’entraînement sans payer ensuite le prix de la dépendance.
Une nuance importante : cette étude a été menée dans un seul lycée, sur des exercices de mathématiques et sur une période limitée. Elle ne prouve donc pas que toute utilisation de l’IA nuit à l’apprentissage. Elle montre surtout que la manière dont on utilise l’outil peut faire toute la différence.
Voilà pourquoi je ne veux pas vous apprendre à avoir peur de l’intelligence artificielle.
Je veux vous apprendre à vous en servir.
L’effort qui fait grandir
Les chercheurs qui étudient la mémoire connaissent depuis longtemps un phénomène étrange.
Les méthodes qui donnent l’impression d’apprendre le plus facilement ne sont pas toujours celles qui font le mieux retenir.
Relire encore et encore peut donner une impression de maîtrise. Reconnaître une réponse lorsque quelqu’un nous la montre peut donner l’impression que nous la connaissions.
Mais essayer de retrouver une réponse de mémoire, se tester, produire soi-même une solution ou refaire un exercice sans regarder oblige le cerveau à travailler davantage — et cet effort peut renforcer l’apprentissage.
Les psychologues parlent parfois de « difficultés désirables ».
Le mot important n’est pas « difficultés ».
C’est désirables.
Il ne s’agit pas de rendre inutilement la vie difficile à celui qui apprend. Un enfant complètement perdu n’apprend pas mieux parce qu’on le laisse souffrir devant sa feuille.
L’effort utile est un effort à sa portée : assez difficile pour l’obliger à réfléchir, mais pas au point de le décourager ou de l’empêcher de comprendre.
Et c’est précisément là que l’intelligence artificielle peut devenir extraordinaire.
Non pas lorsqu’elle pense à votre place.
Lorsqu’elle vous aide à penser.
Je ne vous demande donc pas de fuir ces machines.
Vous grandirez avec elles. Vous étudierez avec elles. Vous travaillerez probablement avec elles. Elles vous permettront d’apprendre des choses auxquelles ma génération avait beaucoup plus difficilement accès.
Je m’en sers moi-même.
Mais je voudrais que vous vous souveniez de la manière dont commencent les premiers versets révélés, selon la tradition musulmane :
اقْرَأْ بِاسْمِ رَبِّكَ الَّذِي خَلَقَ
« Lis, au nom de ton Seigneur qui a créé. »
Al-‘Alaq, 96 : 1
Lis.
Ou récite.
Dans tous les cas, il y a un acte à accomplir.
Quelqu’un peut lire un texte devant vous. Une machine peut le résumer. Elle peut expliquer un mot difficile. Elle peut même produire dix interprétations en quelques secondes.
Mais personne ne peut comprendre à votre place.
Quelques versets plus loin :
الَّذِي عَلَّمَ بِالْقَلَمِ عَلَّمَ الْإِنسَانَ مَا لَمْ يَعْلَمْ
« Qui a enseigné par la plume — le calame —, a enseigné à l’homme ce qu’il ne savait pas. »
Al-‘Alaq, 96 : 4-5
Je ne veux pas faire dire à ce verset ce qu’il ne dit pas.
Le Coran ne nous donne pas ici une théorie scientifique affirmant que l’on apprend nécessairement mieux en écrivant à la main.
Mais quelle image magnifique : celle du savoir enseigné, transmis, consigné, préservé.
Le calame est un outil.
Aujourd’hui, la tablette, l’ordinateur et l’intelligence artificielle en sont d’autres.
La question n’est donc peut-être pas : quel outil utilisez-vous ?
La vraie question est : qui apprend ?
L’outil, ou vous ?
Voilà pourquoi, à mes yeux, un cahier plein de ratures peut valoir davantage qu’une page parfaite dont vous ne savez pas expliquer une ligne.
Trois règles pour utiliser l’IA sans lui donner votre cerveau
Je voudrais que nous adoptions trois règles simples à la maison.
La première est la règle du premier essai.
Avant de demander quoi que ce soit à la machine, essayez vous-mêmes.
Pas nécessairement pendant une heure. Quelques minutes peuvent suffire.
Écrivez ce que vous comprenez. Cherchez une piste. Faites un calcul. Formulez une hypothèse.
Même une erreur peut devenir utile lorsqu’elle est vraiment la vôtre, parce qu’on peut ensuite comprendre pourquoi elle était fausse.
La deuxième est la règle du maître.
Lorsque vous sollicitez l’intelligence artificielle, demandez-lui de vous enseigner plutôt que de travailler à votre place.
Au lieu de : « Fais cet exercice. »
Essayez : « Ne me donne pas la réponse. Aide-moi avec un premier indice. »
Ou : « Voici mon raisonnement. Dis-moi où je me trompe. »
Ou encore : « Pose-moi une question à la fois pour que je trouve la solution moi-même. »
Un bon maître ne cherche pas à impressionner son élève en montrant qu’il sait résoudre le problème.
Il cherche à rendre son élève capable de le résoudre sans lui.
La troisième est la règle de l’écran éteint.
Lorsque l’IA vous a aidés, fermez-la.
Puis recommencez.
Sans regarder.
Refaites le calcul. Racontez la leçon avec vos propres mots. Résolvez un exercice semblable. Expliquez ce que vous venez d’apprendre à votre frère, à votre sœur ou même à moi.
Si vous pouvez l’expliquer sans l’écran, quelque chose est passé de la machine jusqu’à vous.
Sinon, l’information était devant vos yeux.
Elle n’était pas encore devenue votre savoir.
Et voici une invocation que j’aimerais que vous connaissiez :
وَقُل رَّبِّ زِدْنِي عِلْمًا
« Et dis : “Mon Seigneur, accrois-moi en savoir.” »
Tâ-Hâ, 20 : 114
Regardez bien ce que cette invocation demande.
Du savoir.
Pas simplement une réponse juste.
Pas une bonne note obtenue par n’importe quel moyen.
Pas une page impeccable.
Du savoir.
Une réponse peut apparaître sur un écran en une seconde.
Le savoir demande davantage.
Il demande que quelque chose entre en vous, se relie à ce que vous connaissez déjà, résiste à l’oubli et puisse ressortir lorsque vous en aurez besoin.
C’est ce qui demeure lorsque l’écran s’éteint.
Un jour, mes enfants, vous vous retrouverez devant un problème pour lequel personne n’aura écrit le bon prompt.
Ce sera peut-être un examen.
Peut-être votre premier travail.
Peut-être une décision difficile.
Peut-être une erreur que vous aurez commise.
Peut-être quelqu’un que vous aimez et que vous devrez aider.
La vie contient beaucoup de questions qui n’ont pas une réponse unique au bas de la page.
Ce jour-là, l’intelligence artificielle pourra peut-être vous conseiller.
Mais elle ne pourra pas être courageuse à votre place.
Elle ne pourra pas décider de vos valeurs.
Elle ne pourra pas assumer les conséquences de vos choix.
Et elle ne pourra pas remplacer ce que vous aurez construit en vous, effort après effort, erreur après erreur, compréhension après compréhension.
Alors utilisez la machine.
Utilisez-la beaucoup, même.
Mais faites-en un maître auxiliaire, jamais un remplaçant.
Qu’elle vous aide à aller plus loin.
Jamais à ne plus marcher.
Car le but de l’école n’a jamais été de produire des cahiers sans erreurs.
Le but est de construire des êtres humains capables, un jour, d’avancer sans qu’on leur souffle la réponse.
Votre père.
Source scientifique : Bastani et al., Generative AI without guardrails can harm learning: Evidence from high school mathematics, PNAS, 2025. Consulter l’étude.
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