Abid Briki et son projet d’unification de la gauche tunisienne : Cri de ralliement ou de guerre ?!

Le projet initié par Abid Briki, dont personne ne conteste l’engagement actif et l’intégrité morale, de rassembler la gauche autour d’une plateforme politique constructive, serait-il un mort-né ?! Le contexte politique national, marqué et saturé par une pléthore de partis dont l’écrasante majorité n’a ni poids électoral ni ancrage politique, mais juste des Statuts et des rêves de pouvoir, est-il encore perméable à une excroissance de formations politiques ? Sans compter la désaffection et l’exiguïté de l’électorat tunisien. Déjà le pays accuse le trop-plein avec 207 partis, de différents courants idéologiques et politiques. L’éventail est autant large qu’inconsistant. Bien sûr, il vaut mieux de gérer un problème d’abondance qu’un problème de pénurie, mais si l’offre politique est autant à profusion c’est parce que toutes les tentatives d’union ou de fusion, à droite comme à gauche, ont échoué. Un mal typiquement tunisien.

Déjà à la gauche, en particulier au Front Populaire (FP), la levée de boucliers ne s’est pas fait attendre. Sur la bouche Ahmed Seddik, président de son bloc parlementaire à l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP), la sentence est vite tombée,  cinglante et, quelque part,  froissante pour ne pas dire offensante: “Un ministre éconduit du gouvernement n’est pas en mesure d’unifier la gauche“. Pire encore, de son avis, Abid Briki a participé dixit à “un gouvernement de droite, soumis aux injonctions du FMI, qui ne fait rien contre la corruption et la pauvreté, qui cultive la sédition et non l’union et qui démolit la souveraineté nationale“. Conclusion : Abid Briki, présentant un profil de gauche, se réclamant à la fois de l’UGTT et du parti WATAD, est un homme de droite, tout au plus un homme de gauche reconverti. A se demander si Abid Briki, qui n’était qu’un fusible que Youssef Chahed a grillé pour d’obscures raisons, aurait les ailes plombées par les fines gâchettes du FP ou autres fins limiers de la gauche. L’avenir le dira !

Pourtant, Abid Briki a bien précisé que son projet ne vise pas les partis de gauche déjà constitués et représentés à l’ARP mais table sur l’adhésion des indépendants et des sympathisants non structurés. Et ils sont légion en Tunisie, sauf pour ceux qui ferment sciemment les yeux pour ne rien voir. La réaction virulente du FP ne suggère-t-elle pas, tout compte fait, qu’Abid Briki n’a pas vraiment tort ?! Et qu’il y a un gisement de voix à mobiliser ? Faudrait-il une attestation du FP pour s’autoproclamer à gauche ?! Sans quoi, l’insulte fuse ! Le FP n’a pas le monopole ni de l’héritage de Chokri Belaid ni de la tribune de l’opposition ni de la représentation de la gauche tunisienne. Il n’en est qu’un contingent. En Tunisie, il n’y a pas de gauche mais des gauches, au propre comme au figuré.

Le FP, figé dans l’idéologie pure et dure, n’a donné aucune suite au rêve de l’un de ses plus illustres fondateurs, à savoir le regretté Chokri Belaid, qui, jusqu’au dernier souffle, bataillait pour unir la grande gauche tunisienne dans un parti. Le leader s’en tournerait dans sa tombe. Son lâche assassinat a été exploité par les pontes du FP, Hamma Hammami en premier, pour en  serrer et en grossir ses rangs et non pour ériger le front comme un palier devant aboutir à l’édification d’un grand parti de gauche, comme l’appelait de ses plus vifs vœux le martyr. Il semble que le fait qu’Abid Briki ait voulu être le prolongement de Chokri Belaid n’a pas été du goût des mentors du FP. L’ex-ministre de la Fonction publique, de la Gouvernance et de la Lutte contre la corruption voudrait marcher sur sa platebande. Il n’en est pas question pour le FP, la gauche est son enseigne et son fonds de commerce. Gare aux usurpateurs !

En tout cas, historiquement la gauche tunisienne n’a brillé que par ses batailles fratricides, ses déboires et ses fragmentations. La course au leadership et la guerre d’egos ont toujours été au centre de son éclatement et de son infortune. Le perpétuel mouvement vers la division en guise d’ADN. Elle a toujours joué sur les lignes de rupture, par sa segmentation et son incapacité à saisir au vol l’instant historique pour dépasser son clivage interne et mutualiser les efforts de ses différentes composantes dans la construction d’un parti unifié, basé sur un programme commun et une vision stratégique conjointe. Malheureusement, la gauche tunisienne n’est jamais parvenue à s’appuyer sur une logique de bloc et à développer une approche de synergie.

En un mot : En France, on parle de la gauche-caviar, en Tunisie c’est la gauche-lablabi !

 

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