Politique

La dernière interview de Béji Caid Essebsi : Opération de séduction qui aurait tourné mal ?!

La dernière interview télévisée de Béji Caid Essebsi (BCE), président de la république, s’apparente beaucoup plus à une sortie de route qu’à une sortie médiatique. D’habitude plus animal politique, plus subtil et plus facétieux, cette fois-ci il a laissé plein de tunisiens sur leur faim, multipliant les erreurs et versant dans un langage, par moments indigne d’un chef d’Etat. Aucune nouveauté. Il a réchauffé le plat de la veille, éludant certaines questions graves, surtout d’ordre socioéconomique, et bottant en touche d’autres non sans lancer quelques tacles par derrière. Rompu à l’art de dribbler, il s’est mêlé cette fois-ci les pinceaux, qui plus est sur son terrain favori (Palais de Carthage) et a rendu une copie plutôt mitigée. De toute évidence, ses nerfs, à fleur de peau, suite aux dernières attaques subies, ont un peu lâché.

Il a été beaucoup plus dans une attitude de précampagne électorale, à laquelle il a semblé donner le tempo dans cette interview, que dans une heure de vérité face à son peuple. Il a été plus dans une démarche de parade que dans une logique d’exégèse. Justifier en lieu et place d’expliciter. Il n’a pas donné l’impression de vouloir établir des passerelles de communication avec les tunisiens, mais de marquer son territoire et de tirer les ficelles politiques. L’opinion publique tunisienne attendait un chef d’Etat transparent, elle a ramassé une chape d’opacité sur certains points et un fuseau d’interrogations sur ses véritables mobiles.

L’interview a suinté les relents de malaise qu’accuse manifestement BCE face au système politique actuellement en vigueur, hybride sinon difforme, source de disfonctionnement, de blocage et d’empiètement au sein de l’Exécutif et entre ses deux têtes. Les velléités de refonte, que BCE susurre sans vraiment le crier sur tous les toits, lui rongent l’esprit et lui altèrent l’humeur et la lucidité. Il entend modifier la donne mais se défend de jouer sa propre carte, préférant renoncer à son droit d’en déclencher le processus législatif, comme le lui permet la Constitution, et inciter l’Assemblée des Représentants du Peuple d’en lancer l’initiative. Derrière cette position ambiguë, se faufilerait-il une posture de patriarche ou un trait de manipulation politique ? Allez savoir !!

Remonté à cran contre Hamma Hammami, dont, soit dit en passant, la langue de bois n’a d’égale que l’inertie, BCE a vite répondu par un verset coranique condamnant “El Fasseq” (traduisible par le débauché). Le terme est très péjoratif, en dépit de la guerre d’interprétations sur sa signification première, menée par les linguistes de tout bord et les hommes politiques se présentant en férus et connaisseurs de la langue arabe. En plus, se dissimuler derrière un texte coranique pour épingler un adversaire (ennemi ?) politique d’extrême gauche, ça relève du vaudeville où la farce supplante le réfléchi et où tout est parodie au premier degré.

Au théâtre présidentiel, la mauvaise pièce continue. Rien qu’à propos le caractère civil d’Ennahdha, BCE a fait volte-face, reniant ce qu’il a affirmé, une semaine plus tôt, au journal “Essahafa”, à savoir qu’il a voulu mené ce parti vers le périmètre civil mais qu’en dernière analyse il s’est rendu compte qu’il s’est trompé de jugement. Curieux que ce parti n’ait pas répliqué en des termes plus mordants, se contentant, de toute évidence par calcul, d’une riposte aussi édulcorée qu’inconsistante. Il n’est pas exclu qu’un deal ait été conclu entretemps, entre les deux parties, ce qui explique le revirement de BCE et le vote massif des députés nahdhaoui à la loi de la réconciliation, chère au président de la république, qui en a fait un cheval de bataille dans le cadre de son approche de la justice transitionnelle.

L’aile plombée par ses propos contradictoires, BCE n’en étant pas à une près, mais soucieux surtout de sauver les meubles de la coalition, il n’a pas hésité à retourner sa veste, il en a plein, et d’affirmer, à qui veut bien lui tendre une oreille attentive, qu’aujourd’hui, Ennahdha a fait d’énormes efforts sur le chemin civil, ne tarissant pas d’éloges sur son dernier congrès au cours duquel la distinction entre le politique et la prédication aurait été opérée, même si cette supposée mue, qu’il a bien saluée, reste encore à démontrer dans la réalité. Il s’était même fendu d’un constat, pour le moins loufoque, comme quoi, la cohabitation avec Ennahdha est un franc succès et cette union, que d’aucuns jugent contre-nature, préjudiciable et éhontée, est appelée à se poursuivre. On ne change pas une équipe qui gagne. Quitte à se rendre coupable de contradiction et d’acrobatie, et de passer pour un homme sans parole, surtout qu’il est encore accusé, notamment par ses partisans, d’avoir détourné les voix de son électorat après les dernières élections présidentielles, il a préféré caresser Ennahdha, dans le sens des poils, pour ouvrir la voie à son ralliement, d’abord à la loi sur la réconciliation et ensuite, à terme, à son projet de remodeler le régime politique vers un modèle présidentiel.

Disciple de Bourguiba, BCE veut ressembler à son mentor et maitre à penser et marquer l’histoire moderne tunisienne. Mais n’est pas Bourguiba qui veut !!

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