Politique

L’Interview accordée par Mr Béji Caïd Essebsi à Al Jazeera

C’est à la chaîne arabe AlJazeera que Mr Béji Caïd Essebsi a accordé sa première interview pour une chaîne satellitaire depuis la prise de ses fonctions en qualité de Chef de gouvernement provisoire de la Tunisie.

AlJazeera : Quelques jours seulement après votre nomination que l’on voit en vous une partie de la solution tant attendue pour dépasser une crise politique qui a failli replonger le pays dans le chaos. Pouvez-vous nous dire où réside cette transformation supposée, aussi bien au niveau de la vision, des mécanismes du travail  que de la constitution du gouvernement et ses orientations futures ?

Béji Caïd Essebsi : Merci, ce qui me rend optimiste, c’est que je suis perçu comme faisant partie de la solution et non du problème ! D’abord, je voudrai dire que j’ai accepté cette mission comme une charge qui m’a été confiée, je suis par ailleurs optimiste parce que je connais le peuple tunisien comme il se doit, c’est un peuple digne de respect, il vous a certainement été facile de comprendre,  qu’après mon allocution improvisée d’hier, qui a laissé apparaître une volonté de manifester “l’honnêteté dans la parole et le dévouement au travail”, et suite à laquelle non seulement les opposants ont réagi positivement, mais encore,  la place de la Kasbah dont votre collègue parlait tout à l’heure a été évacuée et que le gouvernement réintégrera ses locaux à partir de la semaine prochaine, ce qui est en soi signe de regain de confiance et retour au prestige de l’Etat. C’est une décision très importante dont les conditions de succès ont préalablement été fournies. Donc, le regain de confiance entre le citoyen et le gouvernement est à lui tout seul signe que nous sommes sur la bonne voie.

AlJazeera : Et ce que vous pensez que le gouvernement qui vous précédé a commis des erreurs qu’il convient de rectifier maintenant ?

Béji Caïd Essebsi : Seuls les prophètes et les hommes saints ne commettent pas d’erreurs ; on peut se tromper mais l’important n’est pas de chercher les fautes de l’actuel gouvernement ou du précédent, mais plutôt de préparer les conditions de réussite tout en explorant le futur projet du gouvernement que nous mettrons en œuvre cette semaine.

AlJazeera : Bonne volonté mise à part, Mr Caïd Essebsi, quelle est la capacité réelle du gouvernement actuellement à mettre en application un programme et éviter la réapparition de nouvelles contestations anti-gouvernement ?

Béji Caïd Essebsi : Je dirais que si je n’étais pas sûr que nous sommes sur la bonne voie, je n’aurais pas accepté cette mission surtout après une longue absence de la scène politique, je crois que les conditions de réussite sont là, et tant qu’il y a regain de confiance entre le citoyen et le responsable, tout sera possible et ces derniers jours on a enregistré le retour de cette confiance ou au moins il y a de bons signes pour son retour. Je ne veux pas dire que tous les problèmes ont été résolus mais que nous répondrons pour les traiter de nouveau. Sachant qu’il y a des problèmes sécuritaires, économiques, de chômage en sus des complications suite à ce que vit notre voisin, la Libye, et la migration des réfugiés dont le nombre a atteint 100000 jusqu’à présent, réfugiés de toutes nationalités, nous avons su gérer une telle crise et les instances internationales et les ONG témoignent qu’aussi bien le peuple tunisien et que l’Etat tunisien étaient à la hauteur et ont accompli leur rôle comme il se doit.

AlJazeera : Pour ne pas oublier que cette révolution et cet appel à la dignité étaient partis de Sidi Bouzid et Kassrerine, et bien sûr d’autres gouvernorats tunisiens, maintenant et après le retour au calme qu’est ce que vous avez à dire à vos concitoyens de ces villes ?

Béji Caïd Essebsi : D’abord, bien que les premières étincelles de la révolution fussent parties de Sidi Bouzid par la position héroïque de l’un de ses fils, la révolution tunisienne est générale et le peuple tunisien est un peuple solidaire et tous les témoins honnêtes de la révolution tunisienne reconnaissent que le peuple tunisien est très solidaire et la preuve en est que tous les citoyens des différentes régions se sont rendus à Sidi Bouzid pour exprimer leur soutien à leurs frères dans cette région qui est réellement une zone des plus lésées en raison de la négligence du régime déchu qui n’avait pas manifesté le même intérêt que pour d’autres régions considérées plus avantagées ; pour cela, l’intérêt du gouvernement sera accordé à toutes les régions du pays sans discrimination avec priorité aux plus nécessiteux.

AlJazeera : Pensez-vous présenter ou pousser à présenter les circonstances réelles qui ont accompagné, le 14 Janvier 2011, le départ de l’ex-président, départ qui reste plein de zones d’ombre et que peut être les rumeurs amplifient de jour en jour ?

Béji Caïd Essebsi : Jusque là, il y a eu grand manque d’informations et nous avons pris la décision que nos travaux soient entourés de la totale transparence, nous nous pencherons certes sur ce sujet et nous présenterons et dévoilerons à notre peuple et à l’opinion publique plus généralement toutes les phases vécues depuis janvier, car il est vrai de dire que plusieurs points n’ont, jusque là, pas été soulevés et que plusieurs responsables n’ont pas été convoqués, chose que nous veillerons à rattraper comme annoncé dans l’allocution de vendredi, où j’ai promis d’assurer le suivi de ces dossiers pour que tous ceux qui ont violé la loi trouvent les sanctions exemplaires, car nul n’est au dessus de la loi, et les choses iront ainsi tant que je serais en charge de cette responsabilité.

AlJazeera : Mr Caïd Essebsi, il y a aujourd’hui un jugement contre la commission d’investigation contre la corruption et les malversations, jugement concrétisant les critiques dont cette commission était la cible et, à travers elle, les commissions en fonction après la révolution (soit la commission d’investigation des violences lors des événements de janvier et la commission de la reforme politique). Que devra être fait pour rendre plus performant le travail de ces commissions et convaincre l’opinion publique de l’efficacité de leur rendement?

Béji Caïd Essebsi : Je crois que vous aviez entendu le chef de la commission qui a donné ce qu’il jugeait convenable comme arguments à ce sujet, en réalité, le pouvoir judiciaire étant indépendant, il a été saisi par un groupe d’avocats qui avait intenté une action en justice en référé contre ladite commission et que le juge avait rendu sa décision d’ordonner l’arrêt du travail de la commission jusqu’à ce qu’elle finisse les procédures de forme relatives à sa constitution. En réalité la constitution de cette commission a été respectée en forme et en procédure et ce par le décret-loi promulgué par le président par intérim, décret-loi ayant force de loi et je crois que monsieur le juge n’a pas été avisé de ceci et personne ne lui avait apporté cette information et, bien sûr, le juge se base sur les pièces contenues dans le dossier qu’il traite ; nous respectons le pouvoir judiciaire et ses décisions et jugements ; seulement le jugement rendu n’est pas aussi grave que l’on peut croire puisque la commission a été légalement constituée et que ceci peut arriver n’importe où à travers le monde et ma longue carrière d’avocat  -cinquante ans- m’a tant appris à ce sujet.
Et pour ce qui est des commissions, il y a lieu de rappeler que chacune est indépendante donc intervenir dans leurs missions pour les orienter ou leur dicter une ligne de conduite n’est que non-sens, les deux autres commissions ne sont ni critiquées ni contestées à moins que, peut être, y aura-t-il quelqu’un qui ne croira pas en leur validité et leur légitimité et ceci sera une position idéologique sans incidence quelconque sur leur travail actuel, et je crois que la commission de la réforme politique a enregistré une avancée importante dans ses travaux pour la promulgation d’un projet de loi électorale pour l’élection de l’assemblée constituante et, dès que cette assemblée sera élue, prendra fin la mission du gouvernement que je préside.

AlJazeera : Mr Caïd Essebsi, personne ne nie les échos positifs que reflète la clarté de la démarche politique actuelle, pourtant il ya des reproches concernant la lenteur de la prise de certaines décisions spécialement pour ce que réclament les membres du conseil de protection de la révolution soit la dissolution de la police politique ainsi que la dissolution des chambres des députés et de celle des conseillers.

Béji Caïd Essebsi : Seul Dieu et les Prophètes ne se trompent pas, si nous allons tenir compte des critiques, tout le monde sait que quoi qu’on puisse faire, les critiques ne finissent jamais, mais celles concernant l’action politique, nous l’acceptons de bon cœur, concernant la dissolution des chambres, je me suis déjà exprimé dans mon allocution de vendredi; et je rappellerai bien que tant que le Président par intérim a suspendu la constitution, les institutions constitutionnelles le sont d’office. Il y a même des critiques qui appellent à désarmer les forces de l’ordre et pour armer la population!! Nous permettons à chacun de s’exprimer comme il veut, et nous avons notre propre définition de l’Etat; nous savons que la Tunisie a réalisé de grands progrès que nous veillerons à protéger comme nous sommes les mieux placés pour protéger la révolution  et nous nous opposerons à ceux qui voudront prendre le train de la révolution en marche.

AlJazeera : Il y a certaines personnes qui pensent que votre allocution du vendredi était vêtue d’un « Jelbab » Bourguibien et d’esprit révolutionnaire ; où peuvent servir les littératures bourguibiennes dans l’étape actuelle?

Béji Caïd Essebsi : Tu ne dois pas ignorer que Bourguiba est d’abord un combattant qui a guidé son pays à la victoire et puis qu’il a construit un Etat indépendant, il a libéré la femme, généralisé l’enseignement et je ne pense pas que beaucoup de leaders ont fait pour leurs pays ce qu’a fait Bourguiba pour la Tunisie, et m’assimiler à Bourguiba m’honore énormément, sachant que je suis très modeste, et je me permet de rappeler au journaliste qui avait fait ce commentaire que le « Jelbab » de Bourguiba est très large et même si on y occupe un petit espace, ce ne pourra que nous honorer d’avantage, quand à l’esprit révolutionnaire, il est lieu de rappeler que tout le pays est dans une phase révolutionnaire ; révolution saine, spontanée sans leaders et c’est une image inexistante à travers l’histoire ni dans d’autres pays ; nous veillerons à ramener cette révolution à bon port et ça sera la spécificité tunisienne et on dira « La Révolution Tunisienne », et il semble que déjà dans plusieurs pays frères et amis, les peuples ont commencé à suivre le même chemin, chacun selon ses moyens, chacun selon ses dirigeants et chacun selon ses caractéristiques propres .
Notre révolution n’est pas à exporter et s’il y a quelqu’un qui veut suivre nos pas, nous n’opposerons pas d’objections. La meilleure récompense pour nous c’est la réussite de notre révolution chez nous, chose que nous atteindrons avec l’aide de Dieu.

AlJazeera : Vous avez entamé des consultations avec un partenaire principal et actif sur la scène politique et sociale en Tunisie qu’est l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT), celle-ci avait annoncé qu’elle reconnaitra votre gouvernement et vous soutiendra d’une façon ou d’une autre, sur quoi portaient ces concertations et quelle est votre vision sur le rôle de l’UGTT pour cette étape?

Béji Caïd Essebsi : L’UGTT est une organisation enracinée, elle avait pris partie dans la lutte de libération du pays, elle avait participé à l’édification de l’Etat et elle continue aujourd’hui ses activités dans le cadre de son statut et de sa mission, nous avons eu des discussions avec son secrétaire général et il a été convenu que l’UGTT soutiendra ce gouvernement sans pour autant que ça ne soit un soutien inconditionnel, à savoir que ce qui a été convenu était que les orientations que j’avais présentées avaient été approuvées par les dirigeants de la centrale syndicale. C’est pour dire que le soutien de l’UGTT apporté au gouvernement n’est pas inattendu et ça continuera ainsi et personnellement nous poursuivrons la collaboration avec l’UGTT et avec les différents courants et partis politiques que j’avais contacté avant d’annoncer l’action future du gouvernement et je pense qu’il y a un large consensus sans pour autant dire qu’il y a plébiscite, et nous serons tous ensemble pour la Tunisie. La Tunisie qui a plus que jamais besoin de toutes ces forces sans exclusion quelconque et évidemment toutes les catégories de la société ont le droit de s’exprimer et peut importe si l’opinion exprimée nous plaise ou pas, nous serons à l’écoute de l’opinion et de l’opinion opposée et nous ne pourrons nous passer ni du soutien de l’UGTT ni de son avis.

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