La fuite des cerveaux s’aggrave en Israël, suscitant de vives inquiétudes quant à l’avenir du modèle économique fondé sur l’innovation et la haute technologie. Selon un rapport relayé par Bloomberg, « des dizaines de milliers » de citoyens ont quitté le pays ces dernières années, tandis que les retours et nouvelles installations ne suffisent pas à combler le déficit démographique et professionnel.
Les analyses économiques mettent en garde contre un phénomène susceptible de se transformer en saignée durable, difficilement réversible, dans un pays dont la prospérité repose largement sur son capital humain qualifié.
90 000 départs et une perte fiscale estimée à 1,5 milliard de shekels
Une étude de l’Université de Tel-Aviv révèle qu’environ 90 000 Israéliens ont quitté le pays entre janvier 2023 et septembre 2024. Les chercheurs qualifient cette évolution de « forte et préoccupante », notamment en raison du profil des personnes concernées : médecins, diplômés en sciences, informatique et ingénierie, soit des catégories à revenus élevés et à forte contribution fiscale.
Selon l’étude, ces départs représentent plus de 1,5 milliard de shekels (environ 409 millions d’euros) d’impôt sur le revenu versés l’année précédant leur départ, soit environ 490 millions de dollars au taux actuel. Les auteurs soulignent que l’économie israélienne dépend fortement d’un capital humain hautement qualifié, concentré dans les secteurs technologiques et à forte intensité de connaissance. La perte de ces compétences constituerait un choc majeur pour ces industries stratégiques.
La high-tech au cœur des risques
Le secteur technologique représente environ 60% des exportations israéliennes et ses employés contribuent à près d’un tiers des recettes totales de l’impôt sur le revenu. Toute fragilisation de ce pilier économique affecte non seulement l’emploi, mais également la base budgétaire et la capacité de financement de l’État.
Bien que la Banque centrale ait anticipé une croissance de 2,8% l’an dernier et de 5,2% en 2026, Bloomberg souligne que les indicateurs macroéconomiques globaux ne reflètent pas nécessairement les transformations démographiques en cours.
Un rapport officiel indique par ailleurs que 2025 a enregistré l’un des rythmes de croissance démographique les plus faibles de l’histoire du pays, marquant une deuxième année consécutive de solde migratoire négatif.
Vers un point de non-retour ?
Des économistes cités par Bloomberg redoutent que la situation devienne « irréversible », dans un contexte marqué par la montée du nationalisme religieux et la poursuite de la guerre.
Dana Lavi, spécialiste du recrutement dans la technologie, avertit que le risque est particulièrement élevé pour les profils hautement spécialisés. « Plus ils sont spécialisés, plus ils sont rapidement recrutés à l’étranger », explique-t-elle.
Dans un rare aveu, Avi Simhon, conseiller économique du Premier ministre Benjamin Netanyahu, reconnaît que la fuite des cerveaux constitue une source d’inquiétude. « C’est quelque chose que nous préférerions éviter. Nous faisons ce que nous pouvons pour la limiter », a-t-il déclaré.
Des témoignages révélateurs
Au-delà des chiffres, les témoignages illustrent la profondeur du malaise. Shiri, designer dans la tech installée aux Pays-Bas, affirme que « la guerre a été la goutte d’eau », évoquant l’épuisement provoqué par la polarisation politique, les scandales et l’évolution sociétale.
Un médecin réserviste mobilisé après le 7 octobre confie craindre une répétition des événements, estimant que « le gouvernement a choisi que nous vivions par l’épée ».
Naomi, étudiante en droit aux Pays-Bas, dit ne pas envisager un retour. « Depuis la naissance de mon fils, nous nous demandons dans quel type de monde nous voulons l’élever », explique-t-elle.
Un sondage indique que plus d’un quart des Israéliens juifs envisagent de quitter le pays, avec une propension plus marquée chez les jeunes laïcs à hauts revenus, précisément la catégorie sur laquelle repose l’économie technologique.
Paradoxalement, 76% des personnes interrogées affirment se sentir plus en sécurité en Israël qu’à l’étranger. Toutefois, la guerre n’est pas totalement terminée et les tensions régionales persistent.
Entre perte fiscale, fragilisation du secteur technologique et inquiétudes démographiques, Israël fait face à un défi stratégique majeur : préserver son capital humain, socle de son modèle économique, dans un environnement politique et sécuritaire de plus en plus instable.
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