La fortune mal acquise du clan Ben Ali-Trabelsi qui a vampirisé l’économie tunisienne

Pendant les vingt-trois années qu’il a passé au pouvoir, l’ex-président Zine El-Abidine Ben Ali a amassé, avec ses proches, une véritable fortune dans les banques, les télécommunications, l’immobilier et d’autres secteurs. Selon Transparency International, une organisation de la société civile qui lutte contre la corruption, la famille de Ben Ali contrôlait jusqu’à un tiers de l’économie tunisienne, dont le PIB atteint 44 milliards de dollars [31 milliards d’euros]. Elle faisait étalage de sa richesse en organisant des fêtes somptueuses et en séjournant dans de luxueuses demeures en Tunisie et à l’étranger. Ben Ali “a toujours agi en fonction de ce qu’il considérait comme l’intérêt du peuple tunisien”,soutient Jean-Yves Le Borgne, l’avocat français du président déchu. La famille de Ben Ali “avait le pouvoir et la loi de son côté”, souligne pour sa part Moncef Mzabi, un homme d’affaires tunisien qui dit avoir été contraint, en 2008, de vendre la participation de 3 % qu’il détenait dans le capital de la plus grande banque de Tunisie à l’un des neveux du président. “C’était plus un ordre qu’une demande”, ajoute-t-il. De son côté, Bassem Loukil, un entrepreneur qui souhaitait ouvrir une nouvelle concession de voitures françaises, a fait l’objet de 17 contrôles fiscaux, et plusieurs de ses véhicules ont été bloqués en douane pendant des mois. Un autre homme d’affaires, Mohamed El-Boussaïri Bouebdelli, avait pour projet de construire une nouvelle faculté de pharmacie en Tunisie. Lors d’une rencontre dans l’un des palais de Ben Ali, le président lui a dit qu’il devrait partager “50/50” avec lui. M. Bouebdelli a décidé d’abandonner l’idée.

Enchère publique

Les responsables qui s’occupent de geler les avoirs d’une centaine de proches de Ben Ali ont mis au jour un réseau économique si vaste qu’un démantèlement trop rapide pourrait avoir des conséquences dramatiques pour la Tunisie. “Aucun crime ne restera impuni”, a affirmé le nouveau Premier ministre par intérim, Béji Caïd Essebsi, lors d’un récent discours télévisé. “Mais les Tunisiens doivent être patients.”

En 1987, à l’issue d’un coup d’Etat sans effusion de sang, Zine El-Abidine Ben Ali, diplômé de la US Army Senior Intelligence School de Fort Holabird, dans le Maryland, a hérité d’un pays dans lequel l’Etat contrôlait la majeure partie de l’économie, de l’agriculture au tourisme, en passant par l’industrie du textile. La privatisation est à l’origine d’une partie de la fortune de l’ex-dictateur et de ses proches.

Citons quelques exemples. En 2000, Marouane Mabrouk, l’un des gendres de Ben Ali, a remporté une enchère publique qui lui a permis d’acquérir une participation majoritaire dans la société d’Etat Le Moteur, qui distribue les voitures Mercedes en Tunisie. Il a également obtenu une licence du gouvernement pour mettre sur pied le premier réseau de téléphonie mobile à large bande de Tunisie. Les autorités intérimaires tunisiennes ont gelé les avoirs de Marouane Mabrouk en attendant l’enquête judiciaire qui devrait permettre de déterminer leur origine. Selon une source proche de lui, l’homme d’affaires, qui vit toujours en Tunisie, est convaincu qu’il réussira à prouver que ses investissements sont licites et à faire valoir que “ce n’est pas un crime de faire partie de la famille Ben Ali”.

En 1992, Ben Ali, qui avait divorcé d’avec sa première femme, s’est remarié avec sa maîtresse de toujours, Leïla Trabelsi, fille d’un commerçant et employée d’un bain turc de la médina de Tunis. Les dix frères et sœurs de Mme Trabelsi ont dès lors eux aussi été considérés comme appartenant à “La Famille”. Belhassen Trabelsi, l’un des frères de la première dame, s’est rapidement bâti une solide réputation de négociateur. Il a notamment acheté plusieurs hectares de terres appartenant à l’Etat en bordure de la Méditerranée pour les revendre à des promoteurs immobiliers. Il a ensuite investi les sommes obtenues dans le secteur hôtelier et créé la compagnie charter Karthago Airlines. Il y a trois ans, Belhassen Trabelsi s’est tourné vers la finance.

La Banque de Tunisie, l’une des plus importantes entreprises du secteur privé tunisien, jouissait d’une excellente réputation dans l’ensemble du Maghreb pour sa politique de crédit rigoureuse et son indépendance par rapport au gouvernement. En mars 2008, le président de la banque a annoncé qu’il était très malade et qu’il travaillait à l’élaboration d’un plan stratégique à long terme destiné à assurer l’indépendance de l’institution après son départ. Mais, avant que le plan n’ait pu être mis en œuvre, le conseil d’administration de la banque a été complètement remanié. Alia Abdallah, l’épouse du ministre des Affaires étrangères de l’époque, s’est rendue au siège social de la banque, dans le centre de Tunis, pour informer le personnel qu’elle était leur nouvelle patronne.

Le conseil d’administration de l’époque n’a pas eu son mot à dire, et les trois membres qui ont exprimé leur désaccord ont été remplacés. Un nouveau conseil comptant parmi ses membres Belhassen Trabelsi et deux de ses associés a été formé. Ni Mme Abdallah ni M. Trabelsi, qui a fui au Canada, où il a fait une demande d’asile, n’ont pu être joints.

En 2004, le clan Ben Ali s’est de nouveau agrandi avec l’union de Nesrine Ben Ali, la fille aînée du couple présidentiel, et de Sakher El Materi. Ce dernier, fils d’un général qui a un tigre pour animal domestique, a vu sa fortune augmenter considérablement après son mariage. Il a d’abord fait des profits en investissant dans des entreprises sur le point d’être privatisées et en revendant ses parts par la suite. En 2006, il aurait utilisé les bénéfices obtenus pour acheter 41 % des actions Nestlé Tunisie, alors détenues par la Banque nationale agricole SA (BNA) [et la Société tunisienne de l’industrie laitière (STIL)], pour 3,6 millions de dinars tunisiens [1,8 million d’euros]. Nestlé affirme ne pas avoir eu son mot à dire. Selon Robin Tickle, porte-parole de Nestlé,“cette transaction a été conclue en violation de notre droit de préemption”. Un responsable de la BNA a refusé de commenter la transaction, et M. El Materi, qui a quitté la Tunisie, n’a pas pu être joint. Environ dix-huit mois plus tard, M. El Materi a revendu au groupe alimentaire suisse les actions de sa branche tunisienne pour 35 millions de dinars tunisiens [18 millions d’euros]. Nestlé a refusé de commenter l’opération.

La commission anticorruption

Depuis, M. El Materi a créé une banque, acquis 25 % du capital du deuxième plus grand opérateur de téléphonie du pays, entrepris la construction d’un port pour les bateaux de croisière et fait l’acquisition d’un groupe de médias. Il a par ailleurs été élu au Parlement. Dans la biographie publiée sur le site Internet de M. El Materi, on peut lire : “On peut lui envier sa position de gendre de Ben Ali, mais nul ne peut le dénigrer en insinuant qu’il doit son succès à son beau-père.”

Certains proches de l’ancien dictateur se sont aussi attirés des ennuis à l’étranger. En 2007, un juge d’instruction français a émis un mandat d’arrêt international contre Imed Trabelsi, l’un des neveux de Ben Ali, pour avoir ordonné le vol d’un yacht appartenant au patron de la banque d’affaires Lazard Frères. La Tunisie a refusé d’autoriser son extradition vers la France. L’affaire a été classée après que les autorités tunisiennes ont restitué le yacht au banquier. “Le yacht était en parfait état”, a affirmé le banquier, Bruno Roger, lors d’une interview. “Il ne manquait que le canot de sauvetage.”

Chaque jour, dans le centre de Tunis, des centaines de personnes font la queue devant l’ancien bâtiment de la Banque de l’habitat, qui accueille aujourd’hui la commission anti-corruption. Parmi les plaintes les plus récentes, on compte notamment un groupe d’enseignants qui affirment avoir dû verser des pots-de-vin pour obtenir un emploi et un groupe de commerçants qui disent avoir été contraints de payer des commissions pour que leurs marchandises ne soient pas bloquées aux douanes.

Source: Courrier International

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