L’argent du Qatar, un puits sans fond ou presque. Cette puissance financière insondable qui permet de tout s’acheter en France, en Europe, en Afrique et même le président américain, Donald Trump. C’est l’argent du « petit » émirat gazier qui a permis de mettre la main sur l’emblématique club de la capitale française, le PSG, d’y dépenser sans compter durant 14 longues années pour gagner la Ligue des Champions. Le même argent qui permet à Doha de se positionner pour racheter le célèbre stade Parc des Princes. C’est ce même argent qui permet aux Qataris de s’offrir des choses que leur héritage culturel ne leur pas donne. De gros chèques avec un parfum de scandale, avec des questions auxquelles personne ne veut répondre.
La soeur de l’Emir du Qatar n’est pas venue à Paris pour rien
Nous allons parler d’art mais pas n’importe lequel, on parle du fameux autoportrait de Gustave Courbet, baptisé « Le Désespéré« , une oeuve bien française mais qui a changé de main – elle est devenue qatarie – dans d’obscures conditions. Les Français peuvent l’admirer depuis le mardi 14 octobre 2025 au musée d’Orsay, dans le cadre d’un prêt pour quelque 5 ans…
Donc cette merveille d’à peine 45x54cm, que le public a attendu durant 17 ans, n’est pas définitivement revenu dans l’Hexagone, il est juste prêté. Les visiteurs avaient pu la voir lors une rétrospective de 130 œuvres au Grand Palais, d’octobre 2007 à 2008, avant cela il avait fallu attendre 30 ans. Le moins qu’on puisse dire est que ce tableau se fait désirer. Maintenant qu’il est la propriété du Qatar Museums, l’organisme en charge des musées de l’émirat, la France doit ramer pour l’avoir.
Des conditions ont été posées pour que l’oeuvre ressorte à Paris. Un porte-parole de l’institution qatarie a confirmé à France Info qu’un arrêté publié dans le Journal officiel précise le caractère insaisissable de l’œuvre durant toute la durée du prêt, une procédure courante dans des expositions temporaires de ce type. Mais pour le tableau de Courbet il y a une spécificité : le flou artistique entourant son acquisition. Ce n’est pas pour rien qu’Al Mayassa bint Hamad al-Thani, sœur de l’émir du Qatar, a fait le déplacement à Paris pour l’événement…
On a vu Son Altesse poser avec la ministre française de la Culture, Rachida Dati, devant les médias mardi dernier. La princesse fait partie des personnalités les plus influentes du monde de l’art dans le classement du magazine ArtReview. Son frère l’a installée à la direction de Qatar Museums en 2013, après l’achat des « Joueurs de cartes« , de Paul Cézanne, pour la coquette somme de 250 millions de dollars.
Le mastodonte BNP Paribas est cité…
A l’époque l’agence qatarie avait déboursé 1 milliard de dollars (d’après les estimations de la revue spécialisée) pour se payer des œuvres d’art. Ce montant a certainement été pulvérisé depuis. Reste à savoir qui a cédé le Courbet aux Qataris. La BNP Paribas est parfois évoquée, car son nom est mentionné dans les crédits iconographiques accompagnant les rétrospectives de 2007 et 2008. Contacté par la radio publique l’établissement a catégoriquement démenti ce statut de propriétaire.
BNP Paribas affirme qu’elle s’est bornée à apporter son appui pour les démarches administratives à l’époque, juste pour encadrer les prêts aux musées concernés. Qatar Museums n’a pas été plus bavard, il n’a pas souhaité livrer des détails sur la personne ou la structure qui a réglé les détails de l’acquisition. Donc on ne saura rien sur la date et le montant de la transaction, idem pour le nom du ou des vendeurs. Quand il s’agit de gros sous le silence est d’or.
Il est prévu que l’autoportrait de Gustave Courbet rejoigne à terme la collection du musée Art Mill, dont l’ouverture est programmée en 2030 dans la capitale qatarie. Mais entre temps l’oeuvre continuera de « voyager régulièrement entre Doha et Paris à l’avenir« , assure la présidente de Qatar Museums. Comment l’Etat français a perdu la main sur ce patrimoine ? Qui est intervenu et à quel niveau pour que ce joyau soit arraché à l’Hexagone ? Mystère.
Ce qu’on sait c’est que les autorités ont les moyens juridiques de bloquer de telles transactions au nom de la préservation du patrimoine culturel. Certes les verrous sont temporaires mais tout de même. Les services étatiques peuvent par exemple refuser de délivrer les certificats indispensables pour les exportations de biens culturels d’une valeur d’au moins 300 000 euros. Le tableau de Courbet est très certainement bien au-delà.
Une patate trop chaude pour l’Etat français ?
Qatar Museums, normalement, aurait dû être en possession de ce certificat après avoir acheté l’œuvre. Si tel n’est pas le cas l’Etat est obligé de sévir en réquisitionnant « Le Désespéré » pour le classer « trésor national ». Sauf que pour valider légalement une telle procédure un délai de 30 jours doit être fixé pour réunir l’argent permettant de racheter l’œuvre, au prix du marché international. Donc l’affaire est kafkaïenne…
Est-ce que l’Etat français veut s’embarquer dans cette procédure complexe ? C’est la question. Ce qui est certain c’est qu’aucun certificat d’exportation n’a été déposé par Qatar Museums pour « Le Désespéré« , a appris la même source auprès du ministère de la Culture, corroborant une information de La Tribune de l’art. Conséquence : l’Etat est dans l’impossibilité d’activer l’inscription sur la liste des trésors nationaux.
Par ailleurs le tableau n’est jamais sorti de l’Hexagone depuis son rachat par l’agence culturelle qatarie. « Un accord a été signé avec Qatar Museums prévoyant une exposition de l’œuvre par rotation entre le Art Mill Museum et le musée d’Orsay« , indique le ministère, sans livrer des détails sur la périodicité de la future rotation.
« Il s’agit d’un bien culturel pour lequel aucune demande d’exportation n’a été formulée, pourtant acquis par un musée étranger, qui l’expose à mi-temps dans ses locaux à l’étranger« , commente Julien Lacaze, président de l’association patrimoniale Sites et monuments. « Bref, on crée une situation bancale et peu saine, qui nous met dans l’obligation de racheter un jour ce tableau emblématique au prix pratiqué par le Qatar, s’il demande le fameux certificat« .
L’ombre de Sarkozy et Macron ?
Pour sortir de la France il faudra une autorisation de sortie temporaire, les éléments de la convention de prêt pourraient donner des détails supplémentaires sur les conditions générales de la transaction. Mais voilà, Qatar Museums et le ministère de la Culture refusent d’en dire plus sur ce document classé « confidentiel ». Même mutisme du côté du musée d’Orsay. Personne ne veut déballer quoi que ce soit sur cette étrange affaire.
Derrière ces oeuvres d’art hors de prix il y a souvent des nébuleuses qui font tout pour rester dans l’ombre. Par exemple le célèbre « Salvator Mundi« , peint dans les années 1500 par Léonard de Vinci, a été cédé à 450,3 millions de dollars en 2017, un montant inégalé. Il se dit que le Prince héritier saoudien, Mohamed ben Salmane (MBS), est derrière cet achat. Ce qui est sûr c’est que l’oeuvre n’a pas été revue depuis cette date. Qui sait – à part un cercle très restreint – tout ce que MBS possède à Paris, où il a ses habitudes ?
Le même voile entoure les avoirs qataris en France, sur fond d’affaires politico-affaires qu’on peut difficilement démêler. On sait par exemple que l’ancien président Nicolas Sarkozy est cité dans le dossier de l’attribution du Mondial 2022 au Qatar, il devra s’en expliquer devant la Justice. On sait également que l’actuel chef de l’Etat, Emmanuel Macron, entretient des relations très solides avec l’émirat. On en restera là pour ne pas tomber dans les conjectures. Mais le fait est que ces liens sont indubitables et expliquent des tas de choses.
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