Economie

Le drame des entreprises tunisiennes sinistrées

Six cents entreprises sinistrées ont été recensées depuis le 14 janvier 2011.  Derrière l’apathie des chiffres, des drames humains se jouent en coulisse. Rochdi, Slim, Samira et Fatma, propriétaires de petites entreprises et commerces ont tout perdu, suite aux pillages et aux déprédations subis par leurs projets. Privés de sources de revenus, ils sont menacés de prison et de la saisie de leurs biens.

Ils ont lancé à plusieurs reprises, des signaux de détresse sans résultats. Leur avenir dépend de la publication, qui traîne en longueur, des textes d’application du décret promulgué le 20 mai 2011, portant sur l’indemnisation des entreprises économiques sinistrées. Une fois ces textes entrés en vigueur, ces promoteurs devront encore attendre la constitution d’une commission qui examinera leurs dossiers au cas par cas.

Pis encore, 6 mois après les sinistres, ils ne peuvent reprendre leur activités du fait du durcissement des conditions exigées par les banques, malgré la circulaire envoyée par la BCT (le 12 avril 2011) aux établissements de crédit, les incitant à soutenir les entreprises économiques ayant subis des dégâts, suite à des incendies et des actes de destruction et de pillage. Dans cette circulaire, la BCT leur demande de rééchelonner les dettes des entreprises sans leur reclassement.

Des employeurs sans ressources

Tous les témoignages recueillis par l’Agence TAP se ressemblent. Au moment du couvre-feu, durant la période ayant suivi le 14 janvier, des centaines de petits entrepreneurs et commerçants ont vu leurs sources de revenus se tarir et n’ont même plus de quoi subsister.

M. Rochdi Jennadi, propriétaire d’une PME “SMC Cosmétique” à Borj Cedria, dont la production est destinée au marché local raconte sa tragédie : “Le 18 janvier, l’usine a été pillée, les machines et les marchandises ont été volées, et le reste a été détruit. Un expert du tribunal a évalué le coût des pertes à 50 mille dinars”.

Sans ressources ni indemnisations depuis un semestre, cet homme d’affaires subit les pressions des fournisseurs, des banques et du leasing…. Sa maison a été saisie et son activité est à l’arrêt.

“Nous attendons toujours la promulgation des textes d’application”, a t-il indiqué, tout en soulignant la difficulté d’accéder à des crédits, “Les banques affirment n’avoir pas connaissance de la circulaire de la BCT”.

Cet employeur de 12 personnes déclare ” notre unique soutien moral a été l’UTICA. La priorité a été donnée par le Gouvernement à la promotion de l’investissement étranger alors que les investisseurs tunisiens sont menacés de prison”.

Il tire la sonnette d’alarme et avoue ne plus avoir de souffle pour attendre.

Grossiste dans la confiserie (SGN) à Enkhilet (Ariana), M. Slim CHIHI, a vu ses espoirs s’éteindre rapidement et son projet s’arrêter, 7 mois seulement après son lancement.

Le même mauvais scénario s’est répété pour son cas. Le 16 Janvier, toute sa marchandise d’une valeur de 9 mille dinars, a été volée, lors du couvre-feu.

“Je suis menacé de prison, les chèques impayés affluent (pour la somme de plus de 44 000 dinars) et maintenant, le leasing veut récupérer ma voiture. Heureusement que l’UTICA est intervenue auprès des banques” “Pour pouvoir redémarrer le projet, il me faut 4 000 dinars que les banques refusent de me prêter,  elles me demandent des garanties…”.

Mme Samira Jmal offre un visage désespéré après le pillage de son petit commerce de produits fourragers et d’épices, le 17 janvier. Ses pertes sont estimées à 15 750 000 dinars. Avant, avec son mari, elle employait une à deux personnes.

Aujourd’hui, “j’essaie d’emprunter à droite et à gauche”, nous avoue, cette mère de deux enfants qui craint pour l’avenir de ses petits et semble toucher le fonds du désespoir, en les qualifiant de “petits Bouazizi..”.

“Le Gouvernement nous ignore alors que nous sommes au chômage depuis 6 mois, sans revenus…”

Même cas pour Mme Fatma Mzoughi, propriétaire avec son mari égyptien d’un taxiphone à El Ouardia. Elle a subi deux vols le 17 janvier et le 27 février, qui lui ont coûté 57 000 dinars.  Elle ne sait comment faire face aux échéances bancaires, à son loyer et aux divers frais.

“Je ne peux pas rouvrir mon taxiphone, car les banques ont rejeté mes demandes de prêt y compris la BTS qui exige des garanties”.

Même le Président de la cellule de suivi des entreprises sinistrées au sein de l’UTICA, M. Adel El Manaa exprime ses appréhensions, “nous avons été reçus par le Premier ministre et les ministres des Finances, de l’Industrie et du Commerce sans obtenir de résultats”.

“La passivité du Gouvernement nous inquiète, nous n’avons pas trouvé de terrain d’entente avec lui. Ce dossier, sur lequel nous planchons depuis le 15 Janvier, est une bombe à retardement.  Ces gens se trouvent sans revenus, harcelés par les banques, ils deviennent suicidaires”,  lance t-il.

Il évoque le cas d’un chef d’entreprises devenu SDF (sans domicile fixe) suite à la perte de son usine, dormant dans les couloirs des immeubles avec femmes et enfants. “Avec un tel comportement, l’économie sera à genoux” dit-il.

Le Président de la cellule évalue les indemnisations totales des petits commerces et entreprises à un million de dinars et celles nécessaires aux grandes PME à 150 millions de dinars.  “Nous demandons de commencer par l’indemnisation des petits ensuite des PME au cas par cas”.

M. Manaa qui est, également, Vice-président de la Fédération tunisienne de l’électricité avance qu’au niveau de l’UTICA “nous avons sensibilisé les chefs des grandes entreprises qui ont subi des sinistres, à la nécessité de continuer à payer les salaires, même s’ils n’ont pas reçu d’indemnisation… en vue de préserver les emplois”.

Il demande, aussi, une amnistie fiscale et dénonce les procédures de redressement fiscal engagées vis-à-vis des entreprises sinistrées.

Les appels réitérés lancés par l’Utica, pour la création d’un fonds d’indemnisation d’urgence des entreprises industrielles, commerciales et de service et la mise en place de mécanismes de financement bancaire pour venir en aide aux entreprises sinistrées, sont restés sans réponse.

Selon le Directeur central des affaires économiques à l’UTICA, Maher Fki, “Aucune des propositions émise par la centrale patronale n’a été retenue par le Gouvernement et surtout l’indemnisation immédiate des opérateurs dont les dégâts sont inférieurs à 10 000 dinars. Nous préconisons, aussi, de considérer les montants d’indemnisation pour les entreprises dont les dégâts sont supérieurs à 10 000 dinars, comme une avance et le traitement de leurs dossiers par une commission spéciale avec la présence d’un représentant de l’UTICA”.

Des indemnisations qui tardent à venir

Il estime la valeur globale des sinistres enregistrés depuis le mois de janvier, entre 140 à 150 millions de dinars. “Pour les pertes qui se chiffrent à moins de 10 000 dinars, 250 entreprises touchées ont été recensées. Elles bénéficieront d’une indemnisation totale.

S’agissant des pertes de plus de 10 000 dinars, elles concernent 350 sociétés sinistrées. Plafonnée à 500 000 dinars, l’indemnisation concernera dans ces cas, deux catégories d’entreprises. La première intéresse les sociétés assurées, lesquelles seront dédommagées à hauteur de 50% des dégâts et la seconde celles non assurées de 40% des pertes”.  “Ceci va léser les entreprises qui ont des dégâts de plus d’un million de dinars”, estime M. Fki.

“Selon les échos que nous avons recueilli des entreprises, les banques et les sociétés de leasing n’ont généralement pas adhéré à la circulaire de la BCT pour aider les entreprises sinistrées. Certaines agences bancaires affirment même n’en pas être informées”.

En outre, “Le décret d’indemnisation des entreprises sinistrées ne s’applique que pour la période du 17 décembre au 28 février, alors que la situation sécuritaire dans le pays ne s’est pas rétablie, après cette date”, critique t-il.

Dès janvier, une cellule a été créée au sein de l’UTICA pour recueillir les requêtes des entreprises ayant subi pillages et incendies, a t-il rappelé. Elle a entrepris de contacter le Gouvernement pour le sensibiliser au dossier.  “Nous attendons toujours  les textes d’application du décret alors que nous recevons entre 70 et 100 nouveaux dossiers par jour à l’UTICA”.

“Certains petits commerçants et entrepreneurs, dénués de ressources, viennent à pied de la cité Ezzouhour et d’Essijoumi pour nous présenter leurs requêtes”, témoigne ce responsable.

Lenteur des procédures administratives

M. Fki évoque, à ce niveau, la lenteur des procédures administratives, estimant que pour une situation exceptionnelle, il faut des mesures exceptionnelles et urgentes, au moment ou l’économie doit redémarrer.

Les secteurs les plus sinistrés sont les industries et le commerce de l’électroménager (vol et incendie) avec près de 35 entreprises sinistrées avec une moyenne de dégâts de 4 millions de dinars par unité. Les pertes pouvant atteindre pour certaines, les 20 millions de dinars.

L’agro-alimentaire a été le second secteur le plus touché dont notamment les grossistes.

Les dégâts ont été constatés dans tous les gouvernorats mais la région la plus touchée a été le grand Tunis suivie du Kef, Kasserine, Jendouba, Sidi Bouzid, Sfax, Monastir…

Pour le responsable de l’UTICA, “alors que la révolution a été faite pour la création d’emplois, nous sommes en train d’accroître le chômage”.

En dernier recours, ces commerçants et ces entrepreneurs aux abois, envisagent de tenir sit-in à la Kasbah, encadré par l’UTICA.

Source : TAP/Sonia Ben Salah

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