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Le Nil est-il désormais sous contrôle éthiopien ?

    Le 9 septembre 2025, l’Éthiopie a célébré l’achèvement du Grand barrage de la Renaissance (GERD), le plus grand projet hydraulique d’Afrique.

    Pour le Premier ministre Abiy Ahmed, il s’agit de l’aboutissement du « plus grand défi historique » de son pays. Mais si Addis-Abeba affiche sa victoire, Le Caire et Khartoum y voient un tournant existentiel qui bouleverse l’équilibre du bassin du Nil.

    Un projet titanesque

    Lancé en 2011 dans la région de Benishangul-Gumuz, le GERD a coûté entre 4 et 5 milliards de dollars. Avec ses 145 mètres de hauteur, ses 1,8 km de long et une capacité de 74 milliards de m³, il devient l’un des plus grands barrages du monde. À terme, ses turbines produiront plus de 5000 mégawatts, doublant la production électrique de l’Éthiopie et permettant l’exportation d’électricité vers le Kenya, la Tanzanie et le Soudan.

    Addis-Abeba présente l’ouvrage comme le fruit des sacrifices du peuple éthiopien, financé en grande partie par des souscriptions internes et des obligations nationales. Le gouvernement le qualifie de symbole de souveraineté et de renaissance africaine.

    Égypte et Soudan : inquiétudes existentielles

    L’inquiétude est vive au Caire : l’Égypte tire 97 % de ses besoins en eau du Nil, soit 55,5 milliards de m³ par an. Pour les autorités égyptiennes, la réduction des apports menace l’agriculture, l’alimentation et la sécurité nationale. Selon des experts, le stockage d’environ 60 milliards de m³ par le barrage entre 2020 et 2024 a déjà impacté les politiques hydriques et agricoles, coûtant plus de 500 milliards de livres égyptiennes (près de 10 milliards de dollars).

    Au Soudan, plus dépendant du Nil pour ses usages quotidiens, le risque est double : perte d’eau et danger pour le barrage de Roseires, situé à seulement 110 km en aval. En 2020 déjà, des stations de traitement d’eau potable à Khartoum avaient cessé de fonctionner faute d’alerte préalable au remplissage.

    Un contentieux ancien

    L’enjeu dépasse les chiffres. Depuis l’Accord de 1902 entre l’empereur Ménélik II et la Grande-Bretagne (au nom de l’Égypte et du Soudan), puis les accords de 1929 et 1959, Le Caire et Khartoum estiment détenir des « droits historiques » sur le Nil. Addis-Abeba, elle, dénonce des héritages coloniaux et revendique une souveraineté pleine sur ses ressources.

    Le conflit oppose donc deux visions : le Nil comme fleuve international soumis au droit international pour l’Égypte et le Soudan, ou comme ressource nationale pour l’Éthiopie.

    Une portée géopolitique régionale

    L’achèvement du GERD n’est pas seulement un enjeu hydraulique : il redessine la carte stratégique du bassin du Nil et du Corne de l’Afrique. Abiy Ahmed a même lié le projet à l’objectif d’obtenir un accès souverain à la mer Rouge, projet qui inquiète Djibouti, l’Érythrée et la Somalie.

    L’Égypte, de son côté, a multiplié les initiatives diplomatiques et militaires dans la région : accords sécuritaires avec Mogadiscio, rapprochement avec l’Érythrée, renforcement de sa présence navale en mer Rouge. Mais malgré ces efforts, Le Caire peine à obtenir un accord juridiquement contraignant sur le remplissage et l’exploitation du barrage.

    Quel avenir pour le Nil ?

    Trois scénarios s’esquissent :

    • Expansion éthiopienne : Addis-Abeba prévoit déjà la construction de plusieurs autres barrages sur le Nil Bleu.

    • Accord contraignant : sous l’égide de l’Union africaine ou avec médiation internationale, qui fixerait des règles claires de partage.

    • Statu quo conflictuel : une coexistence fragile, sans guerre ouverte ni accord définitif, mais avec un climat de méfiance et de tensions permanentes.

    Alors que le Nil s’étend sur 11 pays et couvre 2,9 millions de km², la bataille autour de ses eaux n’est pas seulement une question de ressources : elle touche à l’identité, à la souveraineté et à la survie des nations.

    Le barrage de la Renaissance, loin de clore le débat, ouvre une nouvelle ère : celle d’un Nil disputé, symbole de coopération possible autant que de conflit latent.

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