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Musée de Carthage : Turbulences en vue pour les institutions du patrimoine

Le 19 janvier, le musée de Carthage mettait à l’honneur les relations entre la Cité fondée par Elyssa et le monde étrusque en inaugurant une vitrine d’artéfacts étrusques découverts à Carthage dont une précieuse plaquette d’ivoire, identifiée comme le plus ancien “passeport” (tessera hospitalis) de la Méditerranée occidentale. Lever le voile sur un patrimoine méconnu et une collection inédite est une intention louable d’autant que la vitrine, baptisée « Carthage et les Etrusques » s’intègre dans le partenariat public privé et a été financée par la BIAT.  Mais cet évènement soulève surtout de nombreuses questions; gênantes pour certaines.

Les deniers de l’Etat. Fleurs à profusion, jeux de lumières, musique, fauteuils profonds et chaises blanches, buffet fastueux et un salon VIP, qui donnait l’impression d’être dans un salon de thé des berges du lac, suggéraient plus une cérémonie de mariage qu’un évènement de vulgarisation scientifique. L’événementiel culturel est un métier bien précis. On se serait plutôt attendu à une mise in situ de l’exposition dans l’histoire de Carthage. Il n’en a rien été ; les néophytes qui auraient voulu comprendre le contexte sont restés sur leur faim.  Un cadre inadapté et visiblement coûteux qui rappelle des plaies de la Tunisie : les dépenses inappropriées, le mélange des genres et l’exclusion, puisque le fameux espace VIP n’était pas accessible au personnel de l’Institut National du Patrimoine  et de d’Agence Nationale de Mise en Valeur et d’Exploitation du Patrimoine Archéologique et Historique (ANEP). Pourtant le musée de Carthage, qui fait partie du parc archéologique éponyme, dépend de l’INP pour le volet scientifique et de l’ANEP pour son exploitation.

Un oubli. Sur les documents distribués pour l’événement, le logo de l’INP ne figure pas. Pourtant des conservateurs de l’INP y ont largement contribué. Oubli fâcheux ou intention d’en finir avec l’INP ? Le ministre des Affaires Culturelles, Mohamed Zine El Abidine, dément vouloir écarter l’INP ; n’empêche l’Institut, dont les bases remontent à la création, en 1885, du  Service des antiquités et arts de la Régence, semble ne plus être le référent en matière de patrimoine. Une direction au sein du ministère, menée par l’historien et universitaire Abdehamid Larguèche, semble empiéter sur le champ d’action de l’INP. Il est vrai que ce dernier a connu de nombreuses difficultés mais faut-il pour autant jeter le bébé et l’eau du bain ?  Faut-il confier le patrimoine à des historiens et des universitaires sans expérience de l’archéologie et de ses spécificités? L’INP, qui a besoin d’être restructurée,  deviendra-t-elle un département de la direction du patrimoine ou une succursale de la Faculté de la Manouba puisque ceux qui sont en charge du patrimoine aujourd’hui en sont issus? Ce serait un raccourci sans doute rapide mais les signes convergent pour que la question soit posée.

Un secteur spécifique. De l’exploration, à la fouille, conservation, préservation, études et publication, les métiers du patrimoine sont très particuliers et nécessitent une expérience du terrain. Un historien devient archéologue en grattant le sol. Mais au-delà de cette généralité qui mérite toutefois d’être précisée, la question est que veut-on faire du  patrimoine et du site de Carthage en particulier ?

Des incongruités. Les institutions nationales ont toujours privilégié les compétences tunisiennes ; l’INP ne déroge pas à cette règle et ne permet pas aux étrangers d’accéder aux collections autrement que dans le cadre d’une coopération internationale. Pourtant, le ministère a  dérogé à la règle et autorisé malgré tout l’étruscologue, Jean Gran-Aymerich à consulter cette collection étrusque à titre personnel. Pourtant à de nombreuses reprises l’INP avait rejeté ses demandes. Ce chercheur éminent a certes donné en retour une formation à des conservateurs, transmis sans doute un savoir mais également créé un précédent dont le patrimoine tunisien pourrait pâtir. A qui profite son intervention ? Il n’aura aucun droit scientifique sur l’étude des pièces et la publication des travaux, seront-ils signés par des Tunisiens ; qui précisément? Ces questions rappellent que beaucoup de chercheurs de l’INP n’ont pas de rendement et leurs publications se font rares.

L’exposition dévoile aussi des bizarreries. Le document mentionne une direction du musée et du site de Carthage ; or cette structure ne figure pas au code du patrimoine. Sondes Douggui-Roux, désignée, en 2016, conservatrice du site et du musée de Carthage sans être statutaire, se serait-elle autoproclamée directrice ou applique-t-elle un nouvel organigramme  qui n’a pas été rendu public? Si c’était le cas, de quelle institution dépendrait cette direction et par conséquent le site de Carthage ? Ce qui est certain, c’est que Sondes Douggui-Roux a de l’ambition. Cela ne suffit pas à éviter les erreurs ; l’été dernier, l’esplanade du musée devait accueillir des spectacles du festival de Carthage, la directrice a laissé les ouvriers percer le sol pour fixer les gradins. Il s’agissait du précieux pavement d’une bibliothèque antique.

Toujours parmi les documents remis lors de cette inauguration, un projet de mise en valeur des monuments du site de Carthage est présenté. Un projet non chiffré, totalement absurde pour la circulation des visiteurs et sans respect pour le site. Cette proposition dormait depuis des années dans les tiroirs et aurait été dépoussiérée pour l’occasion. Seulement, en y regardant de plus près, elle ne présente aucun programme scientifique et semble faire également la part belle à l’immobilier et au béton. De quoi s’inquiéter ? Pas forcément ; il faudrait que le plan de protection et de mise en valeur (PPMV) de Carthage soit adopté. Une priorité évidente qui ne semble pas être celle des autorités de tutelle. Par contre la réfection du musée semble prendre forme et sa présentation seule aurait suffit à focaliser l’attention.

Il est certain que le site de Carthage mérite amplement d’être valorisé mais il nécessite également d’être enrichi par des campagnes scientifiques ; la dernière a eu lieu de 1973 à 1984.  Entre temps, la « direction » de Carthage perd de vue l’essentiel, peine à contrôler son site, les dépassements et les permis de construire délivrés par la commune. Ces jours-ci, en contrebas des villas romaines et à côté de l’amphithéâtre, des travaux dans une maison ont fait intervenir un tracks sans que des fouilles préventives aient été effectuées. Mais faute de vision et de programme, ces destructions silencieuses ne sont pas les seules plaies infligées à la Carthage antique.

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