Economie

Mustapha Kamel Nabli: Un aparté avec le Gouverneur de la BCT

Nommé gouverneur de Banque Centrale de Tunisie le 17 Janvier 2011, M. Mustapha Kamel Nabli, ministre du plan et du développement régional ensuite ministre du développement économique pendant une brève période sous le règne de Ben Ali, a occupé des postes de direction au sein de la Banque Mondiale. L’hebdomadaire Réalités interview le docteur économiste sur ses visions sur les perspectives d’avenir et un éclairage sur la situation économique actuelle. en voici des extraits.

Réalité: La situation économique du pays s’est-elle améliorée de façon sensible au cours du deuxième trimestre 2011 ?

Mustapha Kamel Nabli: Suite à la forte baisse de notre production totale de 3,3% au cours du premier trimestre, il n’y a eu qu’un léger redressement à partir du mois d’avril et la croissance a continué à être négative. Cela fait que nous étions en récession pendant le premier semestre de l’année avec, au total, une croissance négative de 2,3%. Pendant le deuxième trimestre, il y a eu certes une reprise au niveau de la production des industries manufacturières orientées vers l’exportation, en particulier les industries mécaniques et électriques, le secteur du textile et habillement et du cuir et chaussure. A l’inverse, les secteurs du tourisme et du transport aérien, des phosphates et dérivés ont continué à régresser fortement. De même, les investissements privés nationaux et les investissements directs étrangers ont continué leur baisse, et la situation de l’emploi s’est dégradée.

Pensez vous qu’il y aura une reprise de l’activité économique avant la fin de l’année 2011 et une relance de la croissance en 2012 ?

C’est ce que nous anticipons. Pour le deuxième semestre de 2011, cette reprise est soutenue par celle du secteur de l’agriculture et de la pêche grâce à l’accroissement notable de la production céréalière. Nous espérons la reprise du secteur des phosphates et dérivés et aussi celui tourisme. Il y a lieu de souligner que la croissance économique sera stimulée, essentiellement, par la demande extérieure et ce, en dépit des perturbations au niveau des secteurs productifs et des difficultés au sein de la Zone Euro, affectée par la crise de la dette publique et l’adoption de plans d’austérité budgétaire. Parallèlement, la demande intérieure, surtout l’investissement continuera à être faible. Au total la croissance positive du second semestre compensera au mieux les pertes du premier semestre et on finirait l’année avec une croissance proche de zéro.

Alors que ces résultats de 2011 sont plus ou moins apparents, maintenant l’enjeu essentiel pour nous est la relance de l’activité économique au cours de l’année 2012. Cette relance va être handicapée par les conditions défavorables de ralentissement prévisible de l’économie mondiale.

Il y a aussi les perspectives de stabilisation en Libye et du retour et même de l’affermissement de nos relations économiques avec un voisin important qui offre de grandes possibilités pour nous. Mais les facteurs essentiels de la reprise seront intérieurs. Ils concernent les perspectives de rétablissement de la confiance qui dépend de la stabilisation des conditions de sécurité et du climat social d’un coté et du bon déroulement du processus de transition politique avec les élections et surtout l’après élections. Plusieurs éléments d’incertitude continuent à peser sur l’activité économique et il est difficile d’affirmer que nous aurons une forte reprise en 2012.

Le plan de relance du gouvernement, en cours d’exécution, a-t-il un effet positif sur l’économie et le climat social dans le pays, il y a de bonnes raisons d’en douter compte tenu des troubles sociaux dans le pays ?

Il est évident que la continuation des troubles sociaux pèse sur les performances de l’économie en affectant directement les entreprises concernées qui ont été fermées, celles qui sont arrêtées ainsi que celles dont la production est perturbée. Elle pèse aussi indirectement, en créant un climat d’incertitude et de manque de confiance dans l’avenir qui handicape l’acte d’investir.

Mais cela ne veut pas dire que le plan de relance n’a pas d’impact. Cet impact doit être évalué en se posant la question de ce qu’aurait été la performance en matière de croissance et d’emplois sans un plan de relance. On peut être certain que la croissance aurait été plus faible et le rythme de la création d’emplois négligeable. Les actions de politique économique du gouvernement ainsi que celles de la Banque Centrale ont permis de limiter les pertes et les risques réels d’une dépression pour notre économie. Ces risques étaient loin d’être négligeables.

Estimez vous qu’il y a de la lenteur politique, des lourdeurs et des obstacles administratifs pour engager les projets qui ont obtenu des financements et qui permettent de créer des emplois massifs ?

Oui je pense qu’il y a des lenteurs administratives qui ont été amplifiées par le climat social et qui ont ralenti le rythme d’exécution des projets et empêcher de stimuler à temps la relance. Il ne faut pas oublier que la période récente a affecté aussi bien l’Administration que les entreprises.

En plus des lenteurs traditionnelles, l’Administration au niveau national, mais surtout régional et local, a été fortement affectée dans son fonctionnement et ses performances. Il urge aussi de se pencher sur la réhabilitation complète de la capacité administrative du pays, mais cette fois allégée du poids du système mafieux de l’ancien régime qui a éprouvé notre administration en l’asservissant.

Quel impact aura le récent accord sur la majoration salariale sur ce plan ?

Les accords de majoration des salaires aussi bien des employés du secteur public que du secteur privé doivent avoir des effets positifs. Tout d’abord, ils devraient contribuer à l’instauration d’un climat social plus serein. Mais du point de vue économique et au vu de la baisse de la demande globale, stimuler cette demande par des augmentations salariales mesurées contribuerait aussi à la relance, sans pour autant hypothéquer la compétitivité.

Comment contourner les retombées des difficultés économiques et financières internationales sur l’économie tunisienne ?

Avec une croissance plus faible en Europe et aux Etats-Unis, il y aura plus de difficultés à accroitre nos exportations ou attirer des investissements. La reprise du secteur touristique serait plus difficile et les envois de revenus des Tunisiens résidant à l’étranger moins élevés. L’accès aux marchés financiers internationaux sera aussi plus difficile.

Que préconisez-vous pour la relance de l’investissement privé, notamment étranger ?

La relance de l’investissement privé national et étranger demeure le principal défi pour l’économie nationale. Cela nécessite de compléter le processus de stabilisation sécuritaire, un apaisement des conflits sociaux, ainsi que la clarification du processus de la transition démocratique et sa réussite.

Mais la révolution a mis en exergue plusieurs défaillances qui ont freiné l’initiative privée et qui sont liées, principalement, à l’environnement des affaires, notamment la lourdeur des procédures administratives, la corruption et le traitement inégal des investisseurs et des operateurs économiques.

En vue de réinstaurer la confiance des investisseurs, il est nécessaire d’engager une série de reformes en mettant en place un cadre législatif et réglementaire simple et cohérent, d’améliorer les services administratifs rendus aux investisseurs et aux opérateurs économiques et de réviser le cadre fiscal, en particulier le code des incitations aux investissements.

Les équilibres globaux peuvent-ils être menacés par le volume colossal des crédits accordés aux membres du clan du président déchu ?

Le volume des crédits accordés aux membres de la famille du président déchu et leurs associés, de l’ordre de 3 milliards de dinars selon les données à fin 2010, est colossal. Mais il ne représente que 4,5% des engagements bancaires, ce qui ne peut à mon avis constituer une menace pour les équilibres globaux du secteur bancaire.

Par ailleurs, ces crédits ont bénéficié, pour leur quasi-totalité, à des entités économiques dont les plus importantes en termes de tailles constituent des entités rentables et ne présentent pas globalement des risques particuliers pour les banques.

Pensez-vous que les entreprises confisquées par l’Etat aux membres de la famille déchue sont bien gérées et quelles sont les perspectives d’avenir pour ces entreprises ?

Permettez-moi tout d’abord de faire une précision importante : l’Etat n’a pas confisqué d’entreprises, mais les avoirs d’un certain nombre de personnes. C’est en confisquant ces actions ou parts sociales que l’Etat devient propriétaire d’une part ou même de la totalité de certaines entreprises. L’ensemble des entreprises concernées est très important. En effet, outre leur nombre qui dépasse les 300 sociétés, celles-ci couvrent de nombreux domaines d’activité, avec des milliers de postes d’emploi.

Nous étions, dès le départ, conscients de l’intérêt que présentent ces entreprises pour l’économie nationale. En effet, même avant la publication du décret-loi portant confiscation d’avoirs et de biens meubles et immeubles, la BCT a donné, dès le mois de janvier 2011, des directives strictes aux établissements de crédit pour sauvegarder leurs intérêts, et ce en œuvrant à préserver ces entreprises et à assurer leur viabilité en continuant à les soutenir financièrement.

C’est ainsi que des actions ont été intentées par les banques et par le chargé du contentieux de l’Etat pour la désignation d’administrateurs judiciaires pour assurer la gestion de certaines sociétés dont la situation l’exigeait ; l’objectif étant de préserver les postes d’emplois et de protéger les créanciers de ces sociétés.

Où en est l’état d’avancement du processus entamé pour le rapatriement des avoirs des membres des familles du régime déchu à l’étranger ?

Comme on pouvait s’y attendre c’est un processus difficile et complexe. Il nécessite d’identifier ces avoirs, d’apporter la preuve, auprès des tribunaux des pays où se trouvent ces avoirs, qu’ils sont mal acquis par les personnes concernées individuellement et enfin de réaliser la récupération. Ce travail se fait tout d’abord dans le cadre de l’entraide judiciaire entre la Tunisie et les pays étrangers. Les procès menés et les jugements prononcés et qui sont en cours sont une étape importante dans ce processus. Mais il faut que ces procès soient de nature à être reconnus comme étant équitables et prouvent que les personnes concernées sont coupables de crimes de corruption, d’actes illicites, de blanchiment et autres crimes. Mais ce travail est complété directement à l’étranger par d’autres initiatives qui permettent de mieux identifier ces avoirs et d’entreprendre toute action permettant d’accélérer la récupération. Nous avons fait des progrès importants dans la mise en place des moyens qui vont nous permettre d’accélérer le processus et d’obtenir des résultats.

Quels sont les obstacles qui entravent les démarches entreprises ?

Il y a deux obstacles principaux. Le premier est l’identification aussi poussée que possible de ces avoirs qui par définition sont difficiles à identifier. Nous n’avons qu’une idée très partielle de ces avoirs et une grande partie de notre effort sera de continuer à identifier le plus possible de ces avoirs. La deuxième difficulté est de pouvoir convaincre les tribunaux des pays partenaires que ces avoirs ont bien été mal acquis et qu’ils reviennent de ce fait au peuple tunisien. Ceci prend du temps surtout que nous nous attendons à ce que les personnes impliquées vont utiliser tous les moyens pour entraver nos démarches. Ceci nous oblige à nous assurer que toutes les procédures que nous entreprenons sont les plus solides possibles et non attaquables en justice.

Où en est le Gouvernement vis-à-vis de la concrétisation du soutien financier sollicité auprès du G8 à Deauville ?

Cette concrétisation met beaucoup de temps à se réaliser. Jusqu’à maintenant il n’y a eu que les crédits obtenus auprès de la Banque Africaine de Développement, la Banque Mondiale et l’Agence Française de Développement pour un montant total de 1,5 milliard de dinars et un don de l’Union Européenne de 90 millions d’Euros. Pour le reste, ni les montants ni les modalités n’ont été déterminés.

Peuvent-ils être remis en question à la lumière de la recrudescence de la crise financière mondiale ?

Il est certain que les difficultés financières et budgétaires des pays du G8 ne sont pas de nature à leur permettre d’accorder facilement des aides à des pays comme la Tunisie. D’ailleurs, ils ne se sont jamais explicitement engagés pour des montants précis pour chaque pays même dans le cadre de la déclaration du G8 à Deauville.

La Tunisie sera-t-elle en mesure de continuer à honorer ses dettes, dont la prochaine échéance est prévue pour le mois de septembre ?

Oui la Tunisie est capable de continuer à honorer ses dettes, y compris l’échéance de septembre concernant un emprunt en yen japonais. Il est évident que ce n’est pas facile et que cela pèse sur nos finances publiques et nos réserves de change, mais nous ne sommes pas, et j’espère que nous ne serons pas, dans la position de pays qui ne payent pas leurs dettes parce qu’ils arrivent à une situation de cessation de payements. J’estime qu’une contribution importante au succès de la révolution tunisienne est de s’assurer que notre économie reste solvable et ne sera à la merci de personne. Quand  on paye sa dette on reste debout capable de gérer ses affaires dans l’honneur.

Y a-t-il une possibilité ou une réflexion pour convertir la dette extérieure en aide et projets d’investissement ?

Bien sûr qu’il y a moyen de réfléchir à des approches de conversion de la dette en projets d’investissement. Mais cela est complètement différent des propositions de non payement de la dette. Il est possible de discuter avec nos partenaires surtout bilatéraux, des arrangements financiers qui permettent une telle conversion du service de leurs dettes en ressources utilisables pour des projets d’investissement. Certains de nos partenaires ont exprimé une prédisposition et nous sommes prêts à travailler avec eux dans cette direction. C’est une contribution qu’ils peuvent apporter au succès de notre transition.  Cette approche a été utilisée dans le passé pour la conversion des dettes bilatérales dans la Hollande, la Suède et l’Italie pour financer des projets.

Votre mandat à la tête de la BCT continuera-t-il au-delà du 23 octobre prochain ?

Selon la loi, le mandat du Gouverneur de la Banque Centrale est de six années et ne dépend pas de celui du gouvernement. Le Gouverneur n’est pas membre du gouvernement.

Etes-vous adhérent à un parti politique, sinon comptez-vous créer un parti politique ?

Je n’ai jamais appartenu à un parti politique et je ne compte pas le faire.

Etes-vous optimiste pour la Tunisie nouvelle ?

Bien sûr que je suis optimiste sinon je serai incapable de fonctionner au quotidien et d’assurer mon rôle. La Tunisie d’après la révolution du 14 janvier est porteuse de tous les espoirs et de notre aspiration à un pays exemplaire en matière de gouvernance démocratique, de progrès social et de modernité. Mais aussi un pays prospère où il fait bon vivre pour ses propres citoyens de l’intérieur et de l’extérieur. J’ai vécu à l’étranger pendant de longues années et j’apprécie l’importance pour un tunisien ou une tunisienne de savoir qu’il ou qu’elle est capable de rentrer dans son pays à n’importe quel moment et pour n’importe quelle durée et de se sentir pleinement citoyen Tunisien et fier de l’être. Cependant, ce rêve et cette vision ne sont pas encore acquis et nous devons tous travailler pour le réaliser. Nous avons tous nos moments de doutes et de découragement, lorsque nous voyons les intérêts particuliers et à court terme prévaloir et les acquis mis en danger. Le chemin qui est devant nous est difficile, long et plein d’embuches, mais le succès reste à notre portée.

Et comme je n’ai cessé de dire, ce succès dépend non seulement des progrès dans le processus politique qui concerne les élections et la démocratisation, mais aussi de l’évolution de la situation économique. Les deux processus sont étroitement interdépendants, mais on a l’impression malheureusement que le débat politique considère les aspects économiques comme secondaires dans cette phase. L’évolution positive de l’économie dépend d’une normalisation plus rapide de la sécurité et du climat social, mais aussi d’une plus grande visibilité du processus politique. L’incertitude est l’ennemie de l’économie, la réduire et la cerner ne peuvent que mieux stimuler l’activité économique et nous aider à cueillir les fruits de la révolution plus vite et mieux. La prochaine phase des élections et d’après les élections et d’une importance capitale. Il faut la gérer en étant pleinement conscient de sa dimension et de ses répercutions économiques. J’en appelle à tous les acteurs politiques de bien prendre la mesure de ces implications et considérations. Il y va du succès de notre projet de société.

Source : Réalités

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