Par Abdelaziz Gatri : Et maintenant … ?

Les élections législatives et présidentielles ont livré leurs secrets. Mais si pour les présidentielles le verdict est net et sans appel avec environ 73% des suffrages pour le candidat Saïed, les législatives nous ont laissés sur notre faim avec cette mosaïque fragmentée de partis dont aucun ne peut prétendre former une majorité sans calculs d’apothicaire impliquant des arrangements relevant de la gymnastique plus que de la politique.

Comment va-t-il être possible à un parti, fut-il l’omniprésent Nahdha, certes vainqueur des élections législatives, mais ne disposant que de moins du quart des sièges au parlement de désigner un chef du gouvernement qui puisse réunir une majorité de députés qui assure son passage, surtout avec les déclarations intempestives du chef de Qalb Tounes arrivé en deuxième position qui jure tous ses dieux qu’il ne s’alliera jamais à Nahdha.

La question qui s’impose est quelle est la part de vérité dans ces intentions de refus de faire partie d’un gouvernement qui jouirait du soutien de Nahdha ? S’agit-il d’un réel refus qui conduira à l’échec toute tentative de constituer une majorité à même de gouverner ? Où sommes-nous en présence d’une posture de politique politicienne qui n’a pour objet que d’améliorer les conditions de négociation de l’entrée dans un éventuel gouvernement ?

En d’autres termes, si on considère que la relaxe de Nabil Karoui n’est qu’une suspension de sa détention provisoire suite à l’enquête en cours sur les accusations de fraude fiscale, de corruption et de blanchiment d’argent qui pèsent sur lui, il est fort probable que la justice sur laquelle pèsent de lourds soupçons de partialité se rappelle à chaque instant au bon souvenir de son procès en le reconnaissant coupable et en lui infligeant de lourdes peines corporelles et pécuniaires.

Sachant pertinemment qu’il ne pouvait compter longtemps sur la loyauté de ses députés qui se sont fait élire sur les listes de son parti fantoche et dont une bonne partie avait déjà pris goût au « tourisme parlementaire » au cours de la précédente législature, il ne lui restait que la présidentielle pour le sauver de l’étau politico-judiciaire qui se serrait autour de son cou. En appelant à voter Saïed, Nahdha se donne en fait les moyens de de priver Karoui de l’immunité qu’accorde la constitution au président de la république pour mieux le  racketter  avec la menace de son procès en cours.

Ces considérations sont aussi valables  pour Chahed et son parti né dans les éprouvettes du gouvernement. Chahed est l’objet de poursuites engagées elles aussi par I Watch sur la base de la correspondance qu’il a adressée à l’union européenne demandant la levée du gel des avoirs des Mabrouk. Si les poursuites contre l’un et l’autre aboutissent, il est fort probable pour Karoui et Chahed de se retrouver sous les verrous, d’autant plus que ni l’un ni l’autre n’ont eu la présence d’esprit de leur compère Ghannouchi de se présenter aux législatives pour pouvoir prétendre à l’immunité parlementaire.  Et que l’on ne vienne pas me parler de l’indépendance de la justice ici, nous savons tous de quoi il retourne.

Mais indépendamment de toutes ces considérations et intérêts qui n’engagent que les candidats et leurs partis, que va-t-il advenir des citoyens tunisiens et surtout de leur quotidien, maintenant que la fête est finie et que les lampions sont éteints ? Car il va falloir affronter la gueule de bois et ses créanciers comme on dit chez nous. Aucune élection n’est à même de changer le vécu des électeurs si elle n’est accompagnée d’une remise en question des vieilles pratiques obsolètes consacrées par les gouvernements post révolution.

Quelles que soient l’identité du nouveau chef du gouvernement et la composition de son cabinet, il devra de toutes les manières faire face de sitôt au marasme économique qui frappe le pays, et surtout au risque de banqueroute nationale qui pèse sur la Tunisie. Si par malheur l’Etat n’arrive pas à honorer ses engagements financiers urgents : salaires des fonctionnaires, pensions des retraités et service de la dette, il risque d’être emporté par une violente insurrection qui emportera tout sur son passage.

Le nouveau gouvernement héritera de cette situation catastrophique, mais aussi d’un budget qu’il n’a pas choisi et pour le financement duquel il devra s’atteler à trouver les ressources nécessaires. Et pour financer un budget, les deux principales ressources restent les recettes propres (fiscales, douanières, rente des ressources naturelles, vente de biens nationaux ou d’entreprises publiques…) et l’endettement intérieur ou extérieur. Il va sans dire que les parts respectives de chaque type de ressources sont inversement proportionnelles.

La Tunisie a déjà atteint un seuil d’endettement faramineux qui hypothèque son avenir et surtout sa souveraineté et est devenue tributaire pour sa survie financière du bon vouloir de ses créanciers et de ses donateurs à la tête desquels trônent le FMI qui a ses entrées à la banque centrale, l’Union Européenne qui n’hésite pas à classer la Tunisie parmi les paradis fiscaux ou sur la liste noire des pays favorables au blanchiment d’argent et au financement du terrorisme, et dont le Haut Représentant à Tunis n’a pas manqué de dénoncer « les positions d’ententes et de monopoles » qui plombent la libre concurrence et l’économie. L’œuvre de ces deux organismes est sous-tendue par les agences de notation qui se chargent régulièrement de rabaisser la note de la Tunisie de quelques points, faisant monter par là même le taux d’intérêt de niveau.

Il ne reste donc à la Tunisie et au futur gouvernement que de retrousser les manches pour mobiliser toutes les ressources propres possibles, ce qui passe inéluctablement par :

– la lutte sans merci contre la fraude fiscale et douanière, contre la contrebande et le marché parallèle en vue d’augmenter les recettes budgétaires et de pallier à la concurrence déloyale qui gangrène l’entreprise tunisienne et le tissu industriel local.

– La rationalisation du train de vie de l’Etat et la traque de toutes ses dépenses superflues de l’Etat.

– La prise des mesures draconiennes nécessaires à la reprise de l’exploitation des phosphates sans délai et son transport par voie ferroviaire.

– Le recours de la Tunisie aux clauses de l’accord sur l’OMC accordant une dérogation à une des obligations qui lui sont imposées par le présent accord ou par l’un des Accords commerciaux multilatéraux, et aux clauses semblables contenues dans l’accord d’association conclu avec l’Union Européenne, le tout en vue de rationaliser les importations, de réduire les déficits des balances commerciale et des paiements et de rehausser la valeur du dinar.

– L’assainissement de la situation des entreprises et des banques publiques.

– Le règlement de la situation des biens confisqués laissés à l’abandon, à la perte de valeur et au vol, et celle des entreprises confisquées confiées à des personnes incompétentes et dont l’intégrité n’est pas avérée.

– L’élaboration d’un plan national de recouvrement des créances publiques et des créances bancaires en dehors de toute considération partisane, familiale ou autre.

C’est uniquement à ce prix que l’on pourra faire du budget et de l’action de l’Etat un levier de redressement national, de reprise de la croissance, de l’investissement et de l’emploi.

Il faudra donc que TOUS les acteurs politiques sans exception mettent de côté leurs petits calculs, leurs manigances de politique politicienne, leurs conflits idéologiques et identitaires, s’arment de bon sens et de patience et fassent preuve pour une fois de sagesse et de patriotisme.

Abdelaziz GATRI. 

Expert-conseiller, opérations de commerce international, contentieux douanier.

 

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