Par Abdelaziz Gatri : Naufrage politico-judiciaire

I Watch a présenté à la justice début 2016 un dossier bien ficelé sur les agissements de Nabil Karoui. Il y avait de quoi l’envoyer en prison tout de suite et pour de longues années. Seulement, en ce moment-là, il était le puissant propriétaire de la chaîne Nessma qui faisait et défaisait les présidents,  membre fondateur de Nida, ami très proche de BCE et de Ghannouchi entre lesquels il vient de jouer l’entremetteuse en organisant la fameuse réunion du Bristol à Paris en 2013 qui a conduit au tawafok plus d’un an avant le verdict des urnes. En ce moment, Chahed était encore à Nida, lui aussi et obéissait au doigt et à l’oeil à son mentor BCE. Donc pas question de toucher à un cheveu de Karoui. Depuis, aucun nouvel élément dans le dossier qui puisse justifier un changement d’attitude de la part du ministère public et du juge d’instruction chargé du dossier.

Entre-temps, Chahed venait de rompre avec Nida, BCE et son rejeton, de constituer une coalition parlementaire à partir du résidu de Nida, de la transformer en parti politique usurpant du slogan national Tahya Tounes (vive la Tunisie), usant des moyens et des cadres de l’État et de se présenter ainsi aux présidentielles.
Néanmoins, I Watch a présenté à la justice un autre dossier aussi bien ficelé contre Chahed à propos de la lettre adressée par le chef du gouvernement tunisien à l’UE lui demandant la levée du gel des avoirs de Marouane Mabrouk bloqués au profit de l’État tunisien, alors qu’il était sensé s’y opposer.
Pendant ce temps, le “malheureux” Karoui a eu l’outrecuidance de créer une œuvre de charité déguisée qu’il transforma en parti politique, Qalb Tounes et se présenta aux présidentielles. C’est à ce moment là justement que ses ennuis allaient commencer.

D’abord, la Haica s’est soudain rappelée que Nessma diffusait en situation irrégulière vis-à-vis de la loi. À coups de renforts, les forces de l’ordre assaillent les studios de la chaîne à Radès et essaient en vain de couper la diffusion.
Alors, fort de sa coalition parlementaire et de son alliance avec Ennahdha, fruit de son coup de poignard à BCE, Chahed taille une loi sur mesure qui devrait selon ses calculs entraîner l’élimination pure et simple de Karoui de la course. Mais voilà, le vieux BCE, bien que mourant, avait plus d’un tour dans son sac. Il mît le projet de loi dans un tiroir et s’en alla mourir le sourire aux lèvres.

Qu’à cela ne tienne, la justice s’est soudain rappelée au bon souvenir du dossier d’I Watch contre Karoui. La machine s’est mise en branle, les convocations pleuvent et les mesures de rétorsion aussi: interdiction de quitter le territoire, gel des comptes.

On dégèle pour Mabrouk, on gèle pour Karoui. C’est la nouvelle mode appelée outre Méditerranée et Manche lawfare. Mais c’était insuffisant pour contenir l’ambition dévorante de Karoui pour le pouvoir. La chambre d’accusation devant laquelle celui-ci allait exhaler rancœur contre les mesures prises  par le juge d’instruction, abusives à ses yeux, ne se contenta pas de le débouter en confirmant ces mesures, mais n’a pas trouvé mieux que d’ordonner sa mise sous écrous. L’opération de son arrestation spectaculaire au passage de son véhicule à un péage et les moyens gigantesques, disproportionnés, matériels et humains mobilisés pour la cause dénotent de la nature des instructions reçues par les forces de l’ordre dans ce sens.

Je vous évite la description de l’imbroglio judiciaire qui s’en est suivi, fait de procédures et contre-procédures auprès du juge d’instruction et des instances de recours. On croyait le summum du ridicule atteint quand tout ce beau monde se déclara incompétent pour décider de la relaxe de Karoui, mais le record fut battu quand la chambre s’est abstenue hier, mercredi 25 septembre, de trancher pour cause de grève des juges.

Ultime entre-temps, et pas des moindres, notre Karoui a eu le “malheur” de se classer deuxième au premier tour des présidentielles, ce qui l’envoie illico presto au second tour, alors que Chahed est recalé. N’ayant pas eu l’idée auparavant de se présenter aux législatives comme son compère Ghannouchi, il n’aura aucune immunité à faire valoir demain, quand son ennemi juré sera aux commandes. Voilà ce qui arrive quand on met tous ses œufs dans le même knestrou cher neveu. Si on y ajoute le fait que la persécution dont a fait l’objet Karoui a sûrement fini par booster sa candidature, on imagine l’océan de désolation du côté de la barque Tahya Tounes d’où quelques rongeurs avaient déjà commencé à s’évader avant même l’annonce des résultats, à la faveur des sondages donnant leur capitaine cuit.

Lundi, les juges trancheront de la relaxe ou pas de Karoui. Au vu des résultats acquis au premier tour des présidentielles et des résultats escomptés pour les législatives, on peut présumer qu’ils briseront leurs propres chaînes en brisant celles de Karoui.

Abdelaziz GATRI. 

Expert-conseiller, opérations de commerce international, contentieux douanier.

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