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Par Abdelaziz Gatri : Président ou mufti ?

Par Abdelaziz Gatri : Président ou mufti ?

A l’entre-deux tours des dernières élections présidentielles, j’écrivais que j’allais voter Saied par défaut, malgré toutes mes appréhensions à son égard. J’expliquais que, l’abstention étant hors de question pour moi, il m’était moins pénible d’élire un enseignant de droit, néophyte, avec un électorat en partie louche et un programme opaque, mais  probe, droit et sans casseroles, que d’installer à Carthage un magnat des médias, ayant fricoté avec toute la pègre politique du pays, poursuivi pour des crimes de fraude fiscale, de corruption et de blanchiment d’argent et pour qui c’est ou Carthage, ou la prison de Mornaguia.

Je me voyais devant ma télé, suivant Karoui aux travaux de l’assemblée générale des Nations Unies, du sommet de la francophonie ou à Davos, serrant les mains des grands de ce monde ayant conduit leurs pays vers une croissance à deux chiffres ou aux avant-postes de l’économie mondiale, tels Kagamé, président du Rwanda, ou Sahle-Work Zewde, présidente de l’Ethiopie, ou Merkel, la chancelière allemande. De quoi aurions-nous l’air avec notre repris de justice national. M’est aussi venue à l’esprit la cabale, fuitée à temps fort heureusement, qu’il mettait au point de concert avec ses équipes de journaleux en vue de pourrir la vie à un jeune activiste de la société civile, avec force détails sur les procédés abjects qu’il comptait employer.

Dans ma démarche d’électeur désabusé, j’avais une consolation : quel que soit le vainqueur, la Constitution, telle qu’elle a été conçue par ses rédacteurs, ne lui accorde que des prérogatives ayant trait à la défense et à la politique extérieure, donc sans latitude sur la conduite des affaires intérieures du pays.

Dès son élection, Saïed a tout fait de travers : le choix de son chef de cabinet, de son conseiller politique, de son porte-parole, de son lieu de résidence… Chaque sortie médiatique, chaque mesure prise, dénotaient son amateurisme. Paradoxalement, toutes ses inepties étaient saluées par le virage de ses supporters comme des exploits uniques. Face au ras-le-bol et aux déceptions des démunis, il opposait accolades aux uns, embrassades aux autres et rodomontades aux partis. Le tout en plein milieu d’épidémie du Coronavirus.

Le temps qu’il décide de déménager de Oued Ellil vers le palais présidentiel, de faire le ménage dans son entourage et d’améliorer sa com, les partis ont trouvé le moyen de se tirer une balle dans les pieds en révélant au grand jour l’affaire de conflit d’intérêts du chef de gouvernement dont tout le monde était au courant, que tout le monde a tu pendant la constitution du gouvernement et que tout le monde a brandi pour réclamer la destitution du gouvernement. Ce qui nous met devant une première grosse question à propos de Saïed : était-il au courant de cette affaire quand il a nommé Fakhfekh ? Parce que si oui, c’est une faute professionnelle grave, si non, c’est encore plus grave, car cela voudrait dire que le commandant en chef des forces armées, président du conseil de sécurité nationale, ignore tout sur son chef du gouvernement choisi. Nous, citoyens, sommes en droit de savoir, monsieur le président.

Je vous ferai grâce de l’énumération des sorties médiatiques rocambolesques et donquichottesques de l’apprenti président, depuis sa première conférence de presse après son élection et son évocation du drapeau palestinien, jusqu’à son discours de la fête de la femme d’hier où il invoque une sourate pour réfuter la revendication d’égalité successorale, en passant par ses sorties répétées sur de supposés complots ourdis contre lui, sans donner le moindre indice, et surtout sans actionner les institutions de l’Etat dont il est dépositaire, y compris l’armée et le ministère public militaire.

Nous avons appris à lui pardonner ses fanfaronnades, du moment qu’il s’est séparé de sa première équipe de conseillers et surtout depuis qu’il s’est mis en tête de mettre la pieuvre de l’Islam politique en minorité. Il est sur le point d’y arriver. Les savonnages passées à Ghannouchi pendant les rares audiences qu’il lui accordait enlevait tant d’épines des cœurs des adversaires du guide de la section locale des frères musulmans en Tunisie.

Pendant la matinée du 13 août 2020, il nous a gratifiés d’une virée champêtre du côté de Bousalem pour célébrer la fête de la femme avec des ouvrières agricoles, rendant à ces femmes du terroir, brimées et exploitées jusqu’à la moelle, l’hommage de la république. Plus tard, cerise sur le gâteau, il s’est rendu, coup sur coup, au chevet de Khalti Henani puis au domicile de Radhia Nasraoui. C’était du baume au cœur de ces dames et de tous les tunisiens épris de justice, de liberté et d’égalité. L’occasion pour moi de lancer sur mon mur :« Kaïs Saïed est en train de démontrer que, si on ne naît pas président, on peut le devenir. Encourageons-le à se surpasser ».

Pour se surpasser, il se surpassa, quelques minutes après. Egalité, ai-je dit ? Non, a dit Saïed, pas question, pour cause de verdict explicite du Coran. Devant un parterre en majorité féminin où sa propre épouse occupait le premier rang, au lieu d’être à ses côtés en ce jour à la gloire des femmes, le président de toutes les tunisiennes et de tous les tunisiens a tranché pour le Coran, ou plutôt pour sa propre interprétation du Coran, contre la constitution. La même constitution dont il est le garant selon les termes mêmes de son article 72 qui dispose que « le Président de la République est le Chef de l’État et le symbole de son unité. Il garantit son indépendance et sa continuité et veille au respect de la Constitution ». La même Constitution dont l’article 21 déclare « les citoyens et les citoyennes égaux en droits et en devoirs. Ils sont égaux devant la loi sans discrimination ». SANS DISCRIMINATION Si Saïed. Et surtout, la Constitution dont l’article 2 déclare « la Tunisie État civil, fondé sur la citoyenneté, la volonté du peuple et la primauté du droit ». LA PRIMAUTE DU DROIT, MONSIEUR L’ENSEIGNANT DE DROIT.

Dans votre lancée, vous vous êtes livré à un exercice peu glorieux, visant à attaquer la valeur juridique du Code du statut personnel, en rappelant qu’il fut promulgué par décret-loi beylical, sans avoir été soumis à l’Assemblée constituante d’alors, à l’instigation de Bourguiba, jetant par la même le discrédit sur le libérateur de la femme tunisienne et ouvrant la porte aux diables terrés, qui n’attendent que l’aval de “l’oustedh” que vous prétendez être pour remettre en question cet acquis historique.

Cette cérémonie est une honte pour vous, garant de la Constitution, qui venez de la fouler aux pieds et pour l’auditoire qui vous a applaudi, y compris votre épouse, et elle entachera longtemps votre passage à la magistrature suprême, passage qui n’aurait jamais été possible sans votre illustre prédécesseur.

En tant que citoyen tunisien et qu’électeur vous ayant accordé sa voix, je vous conjure, Monsieur le président, de vous ressaisir, de quitter votre bulle de “farouk” justicier, de donneur de leçons de droit et d’embrasseur du bon peuple, d’endosser l’habit présidentiel une bonne fois pour toutes et de vaquer à vos obligations telles qu’édictées par la Constitution. Par la même occasion, je ne saurais assez vous rappeler que la place de votre épouse, première dame de Tunisie que vous le vouliez ou pas et qu’elle le veuille ou pas, est à vos côtés à Carthage, pour toutes les cérémonies officielles, pour la réception des couples royaux, princiers et présidentiels de ce monde et pour tous vos déplacements chez eux et non pas à Oued Ellil, Sfax et où sais-je encore?

Abdelaziz GATRI. Conseiller pour les opérations douanières, le commerce international et le contentieux douanier.

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