Par Hadi Sraïeb : De quoi ce regain de tensions est-il le nom ?

Bien que la vie sociale et économique soit régulièrement ponctuée de mécontentements et de soubresauts sporadiques, il faut admettre que les accès de colère se sont faits plus nombreux et plus aigus. La pandémie a révélé, -à cet égard-, et mis à nu de manière brutale et au grand jour tous les maux dont souffrait déjà le pays depuis longtemps, sous trois dimensions principales:

  • Economique: l’absence de renouvellement du tissu économique (l’appareil productif), resté sensiblement identique à ce qu’il était 20 ans plus tôt, a eu pour effet, sous la pression de la pandémie, d’aggraver plus que d’ordinaire les déséquilibres multiples (commerce extérieur, finances publiques, protection sociale). L’aversion au risque, si largement présente tout au long de cette dernière décennie, se dévoile, avec la crise sanitaire, sous ses traits brusques, les plus violents: destruction d’activités et d’emplois, -dont une fois encore- les statistiques officielles, renâclent à dévoiler la vérité crue !
  • Sociale: le processus induit de précarisation croissante de larges franges de la population (déclassement de fractions des couches dites moyennes, au-delà des seules couches populaires) imperceptible en temps ordinaire, subit une irrésistible accélération. Notons au passage que les notions statiques de pauvreté absolue et relative ne rendent absolument plus compte de cette évolution.
  • Politique: (au sens de société politique et ses multiples intrications entre l’Etat et les forces politiques). Le dédoublement de la crise sanitaire en crise économique a exacerbé les relations entre un gouvernement à l’autorité et à la légitimité limitées et un Parlement dispersé, disséminé en factions à l’affût du moindre prétexte, allégation ou motif, pour enclencher toutes sortes de polémiques sans rapport direct et immédiat avec la gestion de la crise…qui en la circonstance devrait être plus consensuelle !

Le regain de tensions politiques est par là, le reflet actif (en miroir) des tensions sociales et économiques révélées dans toute leur crudité par la violence de la crise. Des tensions politiques qui s’alimentent aussi d’arrières pensées toujours présentes: celles du désir renouvelé d’hégémonie et de puissance, du désir inverse d’isoler et de neutraliser ses opposants, celles enfin des arrangements et accommodements en vue de préserver sa propre force, sa propre existence. Le tout dans une cacophonie sans nom !

Décoder la scène politique, -ses tenants et ses aboutissants-, n’est pas une gageure mais une véritable aporie. Une contradiction irréductible sans véritable réponse, sauf à vouloir conjecturer à partir de postulats et d’a priori  hasardeux.

Si le jeu politique porte toujours sur la conquête de l’opinion (et ultérieurement par sa traduction électorale), les enjeux sont le plus souvent directement issus de l’actualité, de la conjoncture.

Or il n’en n’est rien ! La querelle la plus exacerbée porte sur le caractère séditieux des uns et inversement sur le caractère oppressif et corrompu des autres ! De quoi laisser pantois tout citoyen qui se débat dans les difficultés du moment, loin, bien loin de ses préoccupations immédiates.

Entre-temps il est vrai, le chef du gouvernement a dû démissionner créant par la même occasion un vide institutionnel propice à des joutes verbales quand ce ne sont pas intimidations et menaces !

Retour donc à la case départ ! En attendant la décision de l’arbitre du moment et la viabilité de sa solution, le FMI et son plan de sauvetage et les autres bailleurs de fonds devront faire preuve de patience et éviter de montrer des signes d’irritabilité et d’exaspération. Le reste aussi attendra !

Du coup, les rapports des forces étant ce qu’ils sont, largement volatiles et velléitaires, ce serait un exploit de taille si un nouveau gouvernement pouvait être constitué et reconnu dans les délais impartis. Exploit louable sans aucun doute mais qui serait entaché une nouvelle fois par un invariant incontournable: le prochain gouvernement ne sera constitué et n’obtiendra la confiance qu’avec l’assentiment explicite de la mouvance islamiste (réduite à son leader ou élargie à ses divers astéroïdes) ou possiblement encore avec le consentement tacite de celle-ci.

Comme les mœurs politiques restent inchangés (loyauté et trahison étant interchangeables à tout moment pour autant qu’une contrepartie soit promise ou offerte), le parti islamiste est ouvert ostensiblement à tous les « compromis » y compris ceux qui apparaissent d’emblée contre-nature. Ce parti, plus que d’autres formations, sait se créer les conditions qui le placent en position de « faiseur de roi ». La raison principale réside dans sa stratégie et la connaissance de ses propres forces et faiblesses : Il tient moins à gouverner directement et à imprimer ses choix qu’à s’assurer un « entrisme continu et discret » dans les instances et appareils d’Etat, centraux comme régionaux et locaux, voire aussi de proche en proche dans les arcanes complexes de la vie économique… En attendant des jours meilleurs !

Cette attitude est une constante indéfectible dans le comportement de ce parti, insuffisamment prise en compte, il est vrai voilée et masquée en permanence par ses coups de gueule, facéties insupportables à la limite de la légalité et autres simagrées de diversion. L’histoire récente de ce parti témoigne de cette attitude : Eviter l’isolement quitte à pactiser avec celui lui garantira sa survie et ses marges de manœuvre !

Reste en dernier ressort une autre alternative à l’impossibilité de constituer un nouveau gouvernement d’Union. Tenter de former une équipe neutre de techniciens qui ne devrait satisfaire qu’une minorité de formations, soit encore un retour devant les électeurs dont l’issue est tout aussi incertaine !

L’incertitude n’a jamais été aussi grande….Mais comme dit l’adage « Qui vivra, verra » !

Hadi Sraieb, Docteur d’Etat en économie du développement.

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