Economie

Par Hadi Sraïeb: Des mesures d’urgence…. Oui mais pour une toute autre finalité !

Par Hadi Sraïeb: Des mesures d’urgence…. Oui mais pour une toute autre finalité !

Face à la dégradation ininterrompue de la situation, les mots d’ordre, slogans et autres cris de ralliement sont désormais à la nécessaire « relance économique » et à l’indispensable « redressement du pays ».

Au-delà du choix sémantique des mots et de leur connotation implicite (retour à la normale, vivre comme avant), ce dont le pays a irrémédiablement besoin c’est d’un changement de cap, d’une autre trajectoire, d’un nouveau vivre ensemble pour ainsi dire plus viable, plus égalitaire et plus soutenable.

Pour l’heure, il ne s’agit encore que d’identifier des mesures d’urgence visant à « restaurer » la stabilité, la confiance, et la reprise de la croissance. Des mesures d’urgence qui ne trouveront toute leur efficacité, qu’accompagnées et prolongées, par une série de « réformes structurelles », nous dit-on, dont certaines, « seront douloureuses » !

En somme, « la fin justifierait les moyens » (adage faussement attribué à Machiavel) !

Une finalité, véritable concentré d’ambigüités et d’équivoques-, mais largement repris en cœur par les techno-politiques, alors que l’impérieuse et pressante « urgence » est d’une toute autre nature, foncièrement opposée et irréconciliable avec le retour au « statuquo ante ». Dit autrement l’urgence est à la détection de moyens contenant en eux-mêmes cette nouvelle finalité: un régime économique et social plus viable. L’espace imparti à ce papier n’autorise pas de préciser les contours de ce nouveau « modèle de développement », mais tout juste de relater quelques moyens en rupture avec la logique actuelle !

Observons d’emblée que la réflexion économique est profondément engluée dans les poncifs de l’orthodoxie antinomique avec d’un côté le licite, le justifié, le raisonnable et de l’autre l’interdit, l’intouchable ! Aussi et dans cet imbroglio de prétendument sensé et rationnel d’une part et de procès en hérésie de solutions jugées fantasques et irresponsables de l’autre, il convient de faire preuve de lucidité et de remettre un peu d’ordre, permettant ainsi de repérer 4 suggestions de nouveaux moyens.

La restructuration de la dette extérieure est plus que jamais un impératif incontournable. Nous avions été, parmi les très rares, à avoir envisagé, -dès les tous premiers mois de la révolution-, puis ardemment défendu cette option qui aurait « donné de l’air » à une nouvelle politique économique. Rien n’y a fait ! La quasi-majorité des dits experts s’y opposait avec la plus extrême vigueur, arguant du fait que la Tunisie avait toujours honoré sa « signature souveraine » et qu’il en serait toujours ainsi !  On voit où cela mène !

Cette dette est devenue insoutenable.

Nos partenaires commerciaux qui sont aussi bailleurs de fonds ne peuvent envisager un scénario similaire à celui de la banqueroute de la Grèce. Ils n’y ont aucun intérêt ni financier ni géopolitique ! Par ailleurs, le contexte de nature exceptionnelle est particulièrement favorable.

La crise économique amplifiée par la crise sanitaire a reconfirmé les institutions d’émission monétaire dans une fonction spécifique mise en sommeil en temps normal: Celle du soutien direct à l’économie. Les banques centrales, -de par le monde- rajoutent à leur action de régulation de la circulation monétaire une fonction d’intervention dans le financement et refinancement de l’économie.

L’attribut majeur de « préteur en dernier ressort » n’est jamais aussi manifeste et aussi décisif qu’en période de récession aggravée. Un attribut qui se décline dans les formulations de Quantitative Easing de la FED, ou d’Assouplissement quantitatif s’agissant de la BCE. Une intervention de politique monétaire dite « non conventionnelle », qui consiste pour une banque centrale à racheter massivement des titres de dettes aux acteurs financiers (dont l’Etat), fournissant ainsi des liquidités en abondance à une économie qui se rétracte. Le but ultime est bien évidemment d’éviter une contraction du crédit (credit crunch) qui entrainerait de proche en proche les divers compartiments de l’économie vers un effondrement généralisé.

Cette création ex-nihilo de monnaie s’accompagne par une baisse drastique du taux d’intérêt directeur des banques centrales (contrepartie de la prise en pension des titres), taux extrêmement bas, souvent proche de zéro ! Etat, entreprises, ménages peuvent se financer ou refinancer leurs activités à des taux très faibles.

Le risque croissant de défaut de paiement quasi inéluctable, voire à terme d’insolvabilité de L’Etat pourrait donc être évité par cette conjonction nouvelle de ces deux éléments (abondance de liquidités, faible taux d’intérêt) permettant de reconfigurer la dette souveraine dont les modalités et l’ampleur restent affaire de négociation.

Il est faux de croire et faire croire que la restructuration de la dette (rééchelonnement, swap, délai de grâce) impliquant in fine, un partage de coûts/bénéfices soit inenvisageable parce qu’impossible ! Rappelons à toutes fins utiles que l’on compte plus d’une centaine d’accords entre les pays endettés et les comités de coordination des banques au cours des dernières décennies.

Tous ces accords ont suivi les mêmes règles de procédure, bien que le contenu des aménagements ait varié fortement, selon les programmes économiques du pays, les concessions des investisseurs et la contribution du FMI ! A bon entendeur !

Moins de charges financières de remboursement, c’est d’emblée plus de moyens pour le titre II.

Consécutivement à ce qui vient d’être dit, une seconde source de nouveaux moyens apparait dans l’élargissement des prérogatives de la BCT. Celle-ci ne doit plus exclusivement se préoccuper de la lutte contre l’inflation et de la stabilité monétaire et financière, mais bien de participer au financement de l’action publique (le fameux multiplicateur de l’investissement public de Keynes). Une prérogative qui bien entendu serait encadrée par des procédures strictes, loin du trivial aphorisme : « faire tourner la planche à billet ».

L’investissement public qui ne représente plus aujourd’hui que de 6% du PIB, serait indubitablement, sous la houlette du « préteur en dernier ressort », revigoré et galvanisé. La cible d’un doublement apparait dès lors plausible et souhaitable. L’histoire enseigne que le pays ne sait jamais aussi bien porté que lorsque les deux investissements, public et privé, ont évolué de concert: le public entrainant dans son sillage le privé !

Troisième source possible de nouveaux moyens : le regroupement des banques publiques sous un dispositif unifié dont la forme reste à préciser : fusion, pool, holding. Ce nouvel ensemble public, serait à côté d’une politique budgétaire plus entreprenante, l’instrument complémentaire, -grâce à son puissant effet de levier-, de la politique économique. En effet, les économies d’échelle et d’envergure générées par cette réunion de complémentarités (STB, BNA, BH) démultiplieraient l’action publique tout à la fois quantitativement (puissants effets d’entrainement) que qualitativement (sélectivité sectorielle par le jeu de taux d’intérêt différenciés).

Un dispositif qui serait le médiateur privilégié de la réalisation d’un plan démocratiquement défini, aux priorités clairement établies, et conformes aux exigences écologiques (terre et eau, biodiversité sont de nouveaux enjeux) solidairement aux exigences sociales (plus large couverture sociale des risques).

Quatrième source de nouveaux moyens: les PPP non pas tant de manière inconsidérée comme le voudraient les affairistes, mais exclusivement réservés à des projets d’envergure autour des biens communs (énergies, eau, assainissement) dont la liste doit préalablement et rigoureusement être établie, en totale rupture avec la loi actuelle inique et dangereuse ! Il en va de la souveraineté de l’Etat et de son indépendance économique, inconsidérément maltraitées par ce texte qui fait la part belle à des institutions de traitement de projets particulièrement opaques et à la non moins cynique clause d’arbitrage international (en lieu et place de la loi et des tribunaux nationaux, seuls habilités à trancher des conflits).

Il va sans dire que tout cela ne va pas sans la recomposition du paysage des forces politiques en présence. Une mobilisation qui ferait émerger une nouvelle légitimité populaire plus soucieuse d’intérêt général que de cohabitation d’intérêts particuliers. Si comme souvent dans l’histoire, les idées devancent l’action, celles-ci ne trouvent leur plein aboutissement que lorsque les citoyens les poussent jusqu’à leur réalisation !

Rappelez-vous : « une idée ne devient une force matérielle que lorsqu’elle s’empare des masses » !

Bien d’autres problèmes assaillent notre réflexion, comme la nécessaire transformation du fonctionnement des appareils d’Etat: sa fiscalité, sa justice, son école….. mais il faut bien commencer par quelque chose !

On peut certes se contenter de demi-mesures, de colmatages ici et là dans le secret espoir que l’édifice social tiendra, mais cette démission (proprement politique) conduit inexorablement à des lendemains qui déchantent. C’est pourtant ce que vont nous proposer de concert experts et institutions internationales !

A moins qu’une prise de conscience ne surgisse de cet irrationalisme ambiant ! Utopique tout cela ?

« Les utopies ne sont, -souvent-, que des vérités prématurées » dit aussi le dicton.

Hadi Sraieb – Docteur d’Etat en économie du développement.

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