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Par Hadi Sraïeb : Je hais les indifférents !

Par Hadi Sraïeb : Je hais les indifférents !

Le titre de ce papier, quelque peu provocateur, traduit en réalité une charge émotionnelle assez largement partagée par nos concitoyens face aux turpitudes d’un régime politique tous les jours, un peu plus déliquescent ! Le titre est un emprunt à un court mais sublime texte écrit par Antonio Gramsci, qui dénonce le scepticisme, le désintérêt, la désinvolture, l’abstention, vis-à-vis de la « chose politique ». En clair, dit-il, n’est véritablement citoyen de la cité que celui qui est engagé, celui qui est partisan ! Il ajoute, histoire d’enfoncer le clou : « Certains pleurnichent pitoyablement, d’autres jurent avec obscénité, mais personne ou presque ne se demande: et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il arrivé ce qui est arrivé ? Mais personne ou presque ne se sent coupable de son indifférence, de son scepticisme, de ne pas avoir donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal, combattaient et se proposaient de procurer un tel bien ».

Si l’on peut légitimement souscrire à l’esprit de ce propos, nul besoin d’y voir une tentative appuyée de culpabilisation. Chacun agit selon sa conscience, ses dispositions et l’auteur le sait ! Il veut surtout insister sur les conséquences objectives du renoncement à l’engagement citoyen, quel qu’en soit la forme !

De fait, trop nombreux sont ces ersatz de formations politiques, qui ont, au fil du temps, réussi à écœurer par leur fourberie, sournoiserie, duplicité et impostures multiples, une fraction croissante de la population.

On reste pantois devant cette scène politique où loyauté et trahison sont interchangeables à tout moment.

Force est tout de même d’admettre que des décennies de dépolitisation sont passées par là et que la construction d’une véritable conscience politique collective possiblement adverse dans ses expressions, n’en n’est qu’à ses balbutiements. Cette conscience se focalise dans l’étape actuelle (depuis près de 10 ans) sur la place et le rôle à accorder à la religion dans la vie de la cité ! Vaste enjeu mais qui n’en masque pas moins d’autres, -bien plus primordiaux-, liés aux conditions d’existence et de devenir des populations.

Avec une habilité tout à la fois étonnante et déconcertante, la mouvance islamiste a réussi ce tour de force de maintenir l’essentiel du débat politique sur la question  non essentielle mais clivante de l’Identité, ses diverses déclinaisons et implications. D’aucuns ont cru, voire, croient toujours, qu’il suffirait d’opposer des contre-arguments théologiques ou bien encore des attendus des droits de l’homme pour marginaliser et venir à bout de ce parti et de ses satellites. C’est ignoré combien la religion est puissamment et profondément installée dans la moindre pensée ou le moindre geste de la vie sociale ordinaire d’une très large majorité de concitoyens.

Ancrés durablement dans le paysage politique, en dépit de revers électoraux, les islamistes ne se voient opposés que des organisations-croupions quasi-claniques sans profondeur sociologique ni base militante, pas plus d’ailleurs que de démarche programmatique désirable et enthousiasmante pour le plus grand nombre. Le discours technocratique, -legs de l’ancien régime-, lot commun à l’essentiel des formations post-14 Janvier, y compris islamistes, fait toujours autant de ravages sous couvert de réalisme (myope) et de pragmatisme (à courte vue). Un discours inaudible, -hormis pour les initiés-, répété en boucle, mais sans consistance, ni conviction. Que dire de la conduite effective des 15 gouvernements « d’union nationale » qui se sont succédé : un constat d’échec sans appel, mais qui de manière anachronique, permet de remettre en selle les nostalgiques de l’ancien régime !

Du coup resurgit cette question lancinante: comment en est-on arrivé là !

Il y a bien entendu plusieurs interprétations possibles selon l’angle d’approche que l’on adopte.

L’une des explications pourrait résider dans l’impuissance manifeste d’une « société civile et son élite », à régénérer et à renouveler intégralement une « société politique » engluée dans des pratiques désuètes et surannées. Ne sont assurément pas visées, les personnes qui ont combattu à un titre ou à un autre la dictature, mais bien plutôt la manière dont s’est réorganisé collectivement le paysage politique: Trop plein de formations sans véritables marqueurs idéologiques, sans troupes, sous la houlette d’un chef historique ; incapables de se défaire des vieilles lubies du régime déchu: primat obsessionnel du consensus national, gouvernement des « connaissant », gouvernance du « juste milieu », fétichisme de la réforme comme unique méthode, là où l’essentiel du soulèvement populaire (et par là la société civile) aspirait simplement et sans idées préconçues, à la reconstruction d’un Etat authentiquement démocratique, social et Ethique. C’était, il est vrai faire peu de cas des pesanteurs historiques !

Dans un paysage politique (principalement parlementaire) marqué durablement par la mouvance islamiste et son puissant parti, d’un côté, et par la dispersion ineffable des forces sécularisées dites modernistes, de l’autre, l’enjeu majeur s’est très vite déplacé, glissant inexorablement de la question sociale et politique, à la question des mœurs et de l’identité culturelle. Un piège, terrain de jeu privilégié des islamistes, où le « profane » ne peut le disputer au « sacré » fût-il, dénaturé et perverti. Se faisant et au fil du temps, le parti des islamistes, habile manœuvrier, tantôt en consolidant son entrisme dans les appareils d’Etat (notablement dans la justice), tantôt en jouant des faiblesses insensées de ses adversaires, est parvenu à s’imposer comme le parti-pivot, participant ostensiblement ou plus discrètement à tous les gouvernements. Il dispose, a minima, d’une minorité de blocage, -pour reprendre une expression consacrée-, lui permettant de se situer (parlementarisme oblige), au cœur des arbitrages.

Peu à peu, le jeu politique attendu : conquête du pouvoir par une majorité parlementaire, mise en œuvre d’un programme, droit de contrôle de la minorité, a dérivé puis dévié vers un jeu politicien articulé autour de logiques d’arrangements, d’accommodements entre toutes les forces politiques, sur fond de dégradation lente mais continue de la situation économique et sociale, induisant désenchantement et dégoût populaire croissant pour la « chose politique ».

A aucun moment les dites forces modernistes et leurs élites n’ont su, ni pu, enrayer la spirale récessive des mœurs politiques. Plus grave, une large fraction d’entre-elles a accepté de se prêter au jeu, arguant de « ses compétences » pour conduire les affaires du pays. 10 ans, 15 gouvernements, -ni de droite ni de gauche, ni conservateur ni progressiste- ont tout de même un trait commun: Ils se sont contentés de « gérer l’Etat », -en quelque sorte les affaires courantes fussent-elles devenues plus complexes-, là où il convenait de « diriger le pays » de canaliser toutes les forces vives vers un nouveau « vivre ensemble » plus harmonieux !

De fait, Gérer et Diriger, sont deux notions radicalement opposées car elles ne diffèrent pas de degré mais de nature, mais qui ont été délibérément confondues par les uns comme par les autres pour des raisons inavouables mais partagées (ne pas bousculer trop vite l’ordre social existant, ce que d’aucuns nomment « l’économie de rente ») parfois pour d’obscures craintes fantasmées (risque de déflagration sociale, de paralysie corporatiste généralisée). Témoin de cette confusion savamment entretenue (réforme à la marge vs. action transformatrice), l’opinion a fini par se lasser et se réfugier dans l’indifférence et l’abstention.

A l’évidence les élites intellectuelles de cette société civile ne jouent pas leur rôle, elles semblent, elles aussi avoir abdiqué ! Le pays est dans l’impasse et leur silence est préjudiciable, pour ne pas dire pernicieux et dangereux ! Plutôt que se résigner à la logique du « moindre mal contre un pire », ces élites intellectuelles (à ne pas confondre avec les experts braillards autoproclamés) devraient faire prendre conscience qu’il est toujours possible d’aller vers « un mieux » plutôt que de s’abandonner « au moindre mal »

On ne peut en la circonstance que donner raison à Hannah Arendt: «  Politiquement la faiblesse de l’argument du « moindre mal » a toujours été que ceux qui choisissent le moindre mal oublient très vite qu’ils ont choisi le mal ».

Les jours à venir nous apporteront un début de réponse….

Hadi Sraieb, Docteur d’Etat en économie du développement.

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