Par Hadi Sraïeb – Le mur de la dette : vers une inexorable restructuration !

Tout ce que le pays compte de spécialistes avisés s’est mis en demeure d’analyser la spirale récessive qui entraîne les pays vers un possible chaos. Ils tentent d’en déterminer la dynamique propre de propagation, pour imaginer les moyens d’en circonscrire les effets différenciés tant économiques que sociaux. Un exercice complexe d’autant plus ardu qu’il se déroule dans une situation de flottement politique (en dépit d’un pacte de stabilité et de solidarité), d’atermoiement et de lenteur dilatoire de l’administration centrale, mais aussi de la vacuité effarante des informations mise à disposition. Ministres et conseillers, font mine d’être en maîtrise mais se gardent bien de fournir la moindre donnée précise. A vrai dire, il en va même des responsables sectoriels, du gouverneur et des banquiers soumis au devoir de réserve, mais largement sur-joué ! Une rétention d’information, assurément ! Mais à y regarder de plus près, c’est la pauvreté entretenue de notre appareillage statistique qui fait problème. Une indigence délibérée, affligeante, propre aux pays les moins avancés ! Il suffit pour s’en convaincre de parcourir les sites publics et parapublics : des rapports obsolètes, des séries jamais actualisées en temps réel quand ce n’est pas des indicateurs partiels et partiaux !

Essayer d’établir un diagnostic précis, de calibrer au mieux les réponses, en recoupant les données est une gageure ! Nous en sommes tous réduits à des approximations déraisonnables qui ne font plus de sens. Un expert de la place rappelle à dessein que « ce qui ne se mesure pas n’existe pas » ! Boutade excessive, surement pas ! Car alors la navigation à vue mais au plus serré, s’apparente plus à de l’improvisation hasardeuse et possiblement périlleuse.

Certains objecteront que l’incertitude n’est pas totalement réductible et qu’il faut faire avec. Certes, mais c’est alors une histoire de degré. Parlez-en à nos statisticiens, ils vous rappelleront leur marge d’erreur.

Toujours est-il que nous ne disposons d’aucun bilan partiel des effets du premier plan de sauvetage mis en œuvre par le gouvernement. Pas l’ombre du commencement d’un tableau de bord ! Tout juste une annonce laconique de 32.000 soutiens sur 176.000 inscrits sur le site Batinda ! Pas plus que n’est disponible une estimation de la correction budgétaire inévitable ! Ni moins encore d’évaluation du choc de mesures financières sur la capacité de résistance des banques (stress-test), dont la rumeur dit que plus de la moitié ne satisferait pas aux normes prudentielles ! On en est réduit à conjecturer, à présumer ! On a beau chercher d’éventuelles pistes de solutions (marges de manœuvre), c’est mission quasi-impossible !

Il est pourtant impératif de surmonter cette épreuve inédite ! Un séisme en réalité, dont la gravité est d’autant plus sévère et dévastatrice qu’elle résulte elle-même d’une décennie de « laissez-faire » laxiste !

En toute première approximation et selon toute vraisemblance, il va falloir trouver à minima, 12 Milliards de DT supplémentaires pour juste combler les pertes cumulées de cette année, sans préjuger toutefois des ressources qui seront nécessaires à la reprise économique ultérieure.

Dit en d’autres termes, aux 11 Mds DT de besoin de financement programmés par la Loi de Finance 2020 va venir se surajouter le nécessaire comblement du recul de recettes fiscales et parafiscales (IS, TVA, Droits de consommation et charges sociales: -6 Md DT), d’une part, et l’accroissement des dépenses sociales et de soutien à l’économie (aides sociales, subventions, quasi-fonds propres, prêts bonifiés: +6 Md DT), d’autre part. La réduction du programme d’investissement (titre II de 4.5 Md DT) envisagée comme palliatif, serait un non- sens qui plus est chimérique car elle n’aurait pour effet que d’accentuer la spirale régressive et prolonger la récession.

Comme le laisse entrevoir notre propos ci-dessus, les estimations avancées ne sont que des flux qui ne concernent que l’année en cours. Or, ce montant additionnel de dettes va venir grossir le stock et par là alourdir mécaniquement les charges financières de remboursement de l’année prochaine et des suivantes.

Le taux d’endettement public de l’ordre de 76% devrait se situer autour de 100% accompagné d’un taux de remboursement des charges financières de 25% à plus de 30% en 2021 (compte tenu de l’échéance de cette même année 2021 : 7.6 Md DT). Or,  si plus du tiers du budget est absorbé par les seules charges financières cela conduit à une situation proprement intenable d’autant que celle-ci devrait se prolonger les années suivantes. Un mur de dettes se dresse désormais de plus en plus haut, qui nous fait dire que l’Etat serait virtuellement en cessation de paiements. Un scénario plausible sans toutefois être effectivement avéré, car il existe toujours des solutions. Resterait alors à inventorier toutes les alternatives classiques ou imaginables, mais toutes présentant à des degrés divers des avantages comme des inconvénients.

Au cœur de cette problématique on retrouve donc, l’Etat et son budget, la BCT et sa monnaie, le système bancaire et sa création de crédit, la communauté internationale et sa capacité financière. Si l’on admet provisoirement le postulat d’une insoutenable dette à l’horizon des 2021-2022, force est alors d’aller vers un re profilage des dettes siamoises intérieure et extérieure.

Deux possibilités complémentaires se présentent s’agissant de la dette intérieure. La reconstitution d’un solde primaire important qui permettrait à l’Etat de se désengager du marché du crédit domestique. Une telle solution n’est possible que si l’Etat est en mesure concomitamment d’accroître la pression fiscale et de réduire drastiquement ses dépenses. Pour l’heure cela n’en prend pas le chemin ! Et ce n’est pas la « rustine » de l’augmentation des frais consulaires qui va notablement permettre de dégager ce surplus !

En revanche, la BCT qui dispose de réelles marges de manœuvre peut soulager simultanément les finances publiques et les concours bancaires à l’économie. Une plus grande « prise en pension » des créances publiques mais aussi privées desserrerait les contraintes-butoir auxquelles sont astreintes les 24 banques. Dans le même temps cette même BCT pourrait financer, -sous astreinte de plafond-, directement l’Etat permettant à ce denier de s’exonérer du paiement d’intérêts prohibitifs (6 à 7%) et totalement injustifiés.

Le risque ici est de fragiliser la BCT, sans toutefois la mettre véritablement en danger. Celle-ci a tout de même versé 1 Md DT en dividendes à l’Etat et dispose de réserves conséquentes. Il n’y aurait pas de crise de confiance vis-à-vis de la monnaie nationale même en cas de fonds propres temporairement négatifs !!!

Mais le gros du problème réside dans la vulnérabilité extrême de la dette extérieure, d’autant que le solde des transactions courantes demeure lui-même à un niveau élevé quasi-incompressible ! Une impasse accentuée par l’indélicatesse grossière des agences de notation qui se sont crues obligées d’en remettre une couche. Résultats de courses: un « spread » accru, où ce que l’on nomme pudiquement « prime de risque », qui va se traduire par le renchérissement du coût de nouveaux emprunts !

Si l’annulation d’une fraction des intérêts ou du principal est jugée hérétique et insensée de la part des autorités au pouvoir soutenues par la majorité de nos éminents et distingués économistes, qui tous feignent de méconnaître les cas similaires au notre (Argentine, Liban, Grèce, Egypte, Angola, Afrique du Sud), c’est donc vers une restructuration que l’on devrait s’acheminer. Mais alors une négociation à haut risque dont l’issue demeure des plus incertaines, même si l’on intuite que les considérations géopolitiques ne seront jamais absents des discussions ! Qui oserait laisser tomber la Tunisie…

Le gouvernement table sur ce « non-dit », sûr du précepte de Machiavel : « Tout n’est pas politique, mais la politique s’intéresse à tout »

Hadi Sraieb. Docteur d’Etat en économie du développement

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