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Par Hadi Sraïeb – Le processus de libanisation est en marche !

Par Hadi Sraïeb – Le processus de libanisation est en marche !
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« Toutes choses égales par ailleurs » disent les économistes ; pour signifier qu’une comparaison ne porte que sur un seul et unique aspect, les autres étant exclus de l’analyse.

En l’occurrence, il y a bien un certain parallélisme d’évolution des situations économiques et sociales de nos deux pays.

Les économies libanaise et tunisienne sont, de longue date, largement extraverties, extrêmement dépendantes de la disponibilité en devises fortes.

Les politiques économiques au cours de dernières décennies y sont sensiblement identiques, à l’exception de la politique de change.

Le Liban a opté pour une libéralisation intégrale, offrant une convertibilité totale de la livre libanaise et par-là même une libre circulation des capitaux.

L’économie libanaise est de fait dollarisée (indexation en 1997). C’est une différence majeure avec la Tunisie où le « compte capital » demeure soumis à une règlementation stricte qui interdit ou contingente les sorties de devises. Une différence cruciale, mais déterminante dans le cas du Liban, qui a vu ses réserves de changes fondre comme neige au soleil au point de se retrouver dans l’incapacité de rembourser ses échéances de dettes.

En Mars 2020 le gouvernement libanais s’est déclaré en défaut de paiement, la Banque centrale étant incapable de verser les 1,2 milliard de dollars exigés par les créanciers. Ce pays qualifié de « Suisse du Moyen Orient » a plongé dans une crise sans précédent depuis la guerre civile (1975 – 1990).

Il y a bien d’autres similitudes entre les deux substrats économiques.

Les filières agro-industrielles y sont embryonnaires, ne les autorisant pas à atteindre un niveau acceptable de sécurité alimentaire.

Les tissus industriels proprement dit, y restent étriqués essentiellement autour d’activités vieillissantes de sous-traitance à faible valeur ajoutée et à main d’œuvre peu qualifiée. Tous deux connaissent une surreprésentation des activités de commerce et de services.

Les deux pays ont intensifié la libéralisation de leur économie adhérant à quelques années d’intervalles à la logique des accords de libre-échange (UE, bilatéraux) et ont conduit des politiques économiques de réduction de l’empreinte publique au profit de la promotion du secteur privé (privatisations, subventions à l’export, avantages fiscaux, etc)

Le « Laissez-faire » apparent (commun aux 2 pays) a longtemps réussi à masquer les pratiques silencieuses et sous-terraines de captation de rentes.

De proche en proche, la consolidation de rentes de situation par des groupes familiaux (filiation au pouvoir, ou anciens seigneurs de guerre) a pris le pas sur la dynamique attendue de la « libre concurrence et non faussée » censée assurer une forte croissance, une répartition plus égalitaire de ses gains, une réduction du chômage et de la pauvreté endémique.

Rien de tout cela ne s’est produit ! C’est même tout le contraire !

Au tournant de la grande crise de 2008 et de la propagation de ses effets différenciés sur l’ensemble des pays du bloc occidental et singulièrement sur ceux émergeants, la Tunisie comme le Liban voient leurs courants d’échanges progressivement se ralentir se traduisant par un net fléchissement de leur croissance.

Dans le même temps les flux d’IDE qui permettaient d’équilibrer les balances des paiements ont eu tendance à diminuer entrainant de nouveaux besoins de financement des économies.

Une spirale dangereuse, -« déficits siamois – endettement »-, s’est alors enclenchée sans qu’à aucun moment les gouvernements en place n’aient envisagé de la contenir, espérant faire « rouler la dette » (emprunt couvrant le remboursement) ; fuite en avant éperdue, permettant néanmoins de maintenir les équilibres macroéconomiques et autoriser un fonctionnement de l’économie sans ajustements ni réaménagements ! Bien mal leur en a prît !

Tous deux, le Liban comme la Tunisie, se trouvent dans une impasse même si l’occurrence de la survenue de la crise aigüe se trouve à quelques années d’intervalle.

Les deux trajectoires sont similaires et débouchent sur une crise financière globale, celle du Liban s’imposant comme un fait accompli quand celle de la Tunisie se présente comme un risque d’accomplissement. Les finances publiques des deux Etats sont exsangues.

Seul, le préteur en dernière instance (le FMI et ses suiveurs) pourrait offrir une porte de sortie, mais bien évidemment sous conditions. Les conditionnalités imposées au Liban ont été jugées inacceptables par la troïka confessionnelle au pouvoir. Celles prescrites à La Tunisie sont restées lettre morte jusqu’ici.

Le Liban fait face à un asséchement brutal de ses réserves, suite à la fuite massive des capitaux (moyen-orientaux entre autres) quand la Tunisie est aussi en très grande difficulté pour éviter le défaut de paiement suite au tarissement de ses deux sources de devises (dérivés du phosphate et tourisme).

Les affinités de trajectoire révèlent au grand jour les contradictions inhérentes à un mode commun de production et de répartition inefficient et profondément inique (polarisation sociale: les 10% les plus riches détiennent plus de 40% du revenu national, effondrement du pouvoir d’achat moyen de plus de 60%, déclassement accélérée des couches moyennes, paupérisation croissante des couches populaires (45% au Liban, 25 à 30% en Tunisie), exode des élites par milliers).

Viennent se surajouter à cette débâcle insensée, les convulsions d’une société politico-économique gangrénée par le népotisme, imbue d’elle-même, recroquevillée sur ses privilèges, bornée et réfractaire à tout véritablement changement autre que cosmétique.

Aucune des deux sociétés politiques ne veut entendre parler d’un renversement de paradigme adossé à une transformation radicale de la fiscalité vers plus de progressivité, permettant un retour à l’excellence des services publics d’éducation et de santé et l’application du principe de péréquation tarifaire aux biens communs (eau, énergies, transports).

Tout juste, sont-ils tenté d’accepter du bout des lèvres les réformes dites structurelles, en réalité « austéritaires » pour le plus grand nombre.

Accepter de conduire des coupes sombres dans les budgets sociaux et plus généralement dans la dépense publique, est perçu par cette engeance politique comme irrémédiablement suicidaire !

Il faut bien admettre que dans les deux pays, la couardise le dispute à l’inaptitude !

Les préalables des institutions internationales à tout soutien restent les mêmes: Stabilité politique et engagement ferme !

Or dans ni l’un ni l’autre des deux pays, les dirigeants politiques ne peuvent garantir ces prérequis ! Habitués aux atermoiements offusqués des seigneurs de guerre, -repus et à l’abri du besoin (quelque part dans un paradis fiscal)-, autant qu’à ceux de l’attelage incongru des social-libéraux et islamo-libéraux en Tunisie, le FMI et autres UE vont chercher à leur forcer la main.

Le gendarme financier de la planète espère que la dégradation des conditions de leurs citoyens (pénuries diverses, arrêt de certains services) finiront par venir à bout de leur résistance pleutre et pusillanime !

Il est vrai, admettons-le, le contexte géopolitique est tout de même radicalement différent. Le Liban est au cœur d’une tourmente régionale autrement plus complexe que celle que connait la Tunisie.

Cependant et comme à leur habitude indéfectiblement récurrente, les deux appareils libanais comme tunisien jouent la montre tout usant et abusant d’artifices rhétoriques tous azimuts : Vers les populations locales qu’ils cherchent à effrayer si d’aventure elles refusaient des « réformes douloureuses ». Vers les bailleurs de fonds et partenaires principaux à qui ils demandent des délais et des accommodements. Leur endettement respectif est bel et bien insoutenable !

Le regain d’alarmisme observé ces derniers temps en Tunisie et largement relayé par une presse complaisante ne vise qu’à tenter d’amadouer des populations en colère et à circonscrire d’éventuels regains de tensions, tout en lançant un message d’urgence à la communauté financière afin d’en arracher le soutien !

Il n’est pas impossible de présumer que ce surcroît d’agitation résulte aussi d’un gouffre financier bien plus profond que ne laissent entrevoir les données de la BCT !

 

Hadi Sraieb, Docteur d’Etat en économie du développement

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