Economie

Par Hédi Sraieb : « La rente » une vision séduisante mais en réalité une fiction trompeuse !

Hadi Sraieb

    Le discours contemporain contre « la rente » s’appuie souvent sur une réduction étonnamment persistante : la rente serait d’abord et avant tout le produit d’une connivence entre acteurs privés (entre-eux) et pouvoirs publics, se matérialisant sous forme de favoritisme institutionnel, de licences octroyées à des proches ou de barrières réglementaires dessinées à dessein.

    Dans cette perspective, toute rente procéderait de privilèges artificiels permettant à quelques acteurs de neutraliser la concurrence, souvent érigée, en mécanisme unique, naturel et auto-suffisant de discipline économique. Cette croyance, parfois quasi mystique, en une concurrence « libre et non faussée » supposée mettre toutes les entreprises sur un même pied d’égalité, fait oublier que la concurrence revêt des formes multiples, rarement « pures », et que son fonctionnement dépend des structures sectorielles. La théorie ainsi formulée possède l’attrait de la clarté : elle identifie un responsable unique aux dysfonctionnements économiques. Mais cette réduction souffre d’un défaut majeur: elle confond la diversité des configurations économiques derrière un schéma explicatif uniforme.

    Revenir au concept économique de rente permet de réintroduire cette complexité. La rente réside dans la constitution d’un espace productif contrôlé, résultat de trois éléments: l’existence de barrières à l’entrée suffisamment robustes pour empêcher la « contestabilité » immédiate (la menace d’un challenger) ; la maîtrise des débouchés, via des normes, des réseaux ou de dépendances ; et la stabilisation d’un surprofit non dissipé par l’arrivée de nouveaux entrants.

    Or ces mécanismes n’exigent pas la connivence politique ou la collusion d’intérêts pour émerger. Les barrières technologiques, capitalistiques ou organisationnelles jouent souvent un rôle bien plus déterminant: on ne crée pas spontanément une fonderie de semi-conducteurs, un complexe chimique, ou plus modestement une unité sidérurgique ou encore une raffinerie de pétrole. La concurrence y est d’emblée réduite !

    Même dans les secteurs où l’État distribue des droits exclusifs, -télécommunications, énergie, transport-, la rente ne relève pas principalement d’un renvoi d’ascenseur ou d’une entente tacite, mais de coûts fixes très élevés, mais sources d’effets d’échelle et de contraintes techniques limitant structurellement le nombre « d’acteurs pertinents ». Réduire ces situations à la seule « connivence » revient à prendre l’exception pour la règle.

    La critique anti-rente commet également une confusion entre cause et symptôme lorsqu’elle associe toute rente à une stagnation économique. Les secteurs relativement stagnants : ciment, acier, distribution alimentaire, ne le sont pas en raison d’un favoritisme État–entreprises, mais parce qu’ils reposent sur des technologies matures, une innovation marginale faible et une différenciation limitée. C’est précisément cette maturité technique qui rend rationnelles les stratégies d’entente explicite ou implicite.

    Les alignements de prix dans la grande distribution, les cartels du ciment ou les pratiques de concurrence hors-prix dans les télécoms résultent moins d’une collusion politique que de la faiblesse intrinsèque de la dynamique technologique. Dans ces industries, la concurrence intensive sur les prix peut devenir destructrice (cut-throat), et la coordination, même silencieuse, constitue la stratégie dominante. La rente y apparaît alors comme un symptôme structurel, non comme la cause de la stagnation.

    À l’inverse, les secteurs caractérisés par les rentes les plus importantes ne sont généralement pas ceux qui stagnent, mais ceux qui innovent rapidement : aéronautique, semi-conducteurs, pharmaceutique, spatial, numérique. Le duopole Airbus–Boeing n’a pas empêché des gains d’efficacité continus, ni une amélioration constante de la sécurité.

    Les acteurs dominants des semi-conducteurs : TSMC -Samsung- Intel ; malgré des rentes technologiques considérables, sont engagés dans une course d’innovation intensive. Les grandes firmes pharmaceutiques, parfois accusées d’entente, sont à l’origine d’une grande partie des avancées biomédicales récentes. Quant aux marchés numériques, ils reposent sur des oligopoles dont la stabilité relative constitue souvent la condition d’investissements massifs dans l’intelligence artificielle ou les infrastructures de cloud.

    Réduire ces situations à une « connivence » revient à négliger des dimensions technologiques, organisationnelles et stratégiques essentielles.

    La théorie qui associe mécaniquement rente et affaiblissement de la concurrence procède ainsi d’une conception idéalisée de cette dernière. La concurrence n’est pas un état naturel des marchés, mais un mécanisme disciplinaire dont les effets varient selon les secteurs. Dans les industries caractérisées par l’innovation cumulative et par d’importants coûts fixes, un niveau trop élevé de concurrence peut réduire l’investissement et freiner l’innovation.

    L’expérience des télécommunications européennes illustre ce phénomène : la fragmentation du marché et les règles imposant un partage intensif des infrastructures ont limité la formation de rentes stables, entraînant une baisse durable des investissements par rapport aux opérateurs asiatiques ou américains. Ici, l’absence de rente, -résultant d’une conception dogmatique de la concurrence-, s’est avérée contre-productive.

    L’argument selon lequel la rente serait intrinsèquement inflationniste mérite également d’être nuancé. Les secteurs les plus concentrés: électronique, informatique, services numériques, sont ceux où les prix ont le plus diminué au cours des deux dernières décennies.

    À l’inverse, les principaux foyers inflationnistes : logement, transports, distribution, relèvent avant tout de rentes institutionnelles, foncières ou réglementaires, souvent liées à des rigidités structurelles indépendantes de toute collusion capitalistique.

    La hausse des prix du logement tient principalement à la rareté foncière et à la régulation locale ; l’inflation médicale américaine découle d’une structure institutionnelle singulière, non d’une rente technologique classique. Assimiler l’inflation à une simple connivence État–entreprises ou à une entente d’entreprises ne résiste donc pas à l’examen empirique.

    De fait, si la dénonciation des « rentes de connivence » permet de mettre en lumière certaines pratiques réellement problématiques : capture réglementaire, favoritisme, privatisation d’avantages publics, elle tend à obscurcir la diversité des formes de rentes. Certaines sont effectivement parasitaires et doivent être corrigées ; d’autres sont productives et constituent une condition de l’investissement à long terme ; d’autres encore émergent spontanément des structures de marché.

    Les regrouper sous une même catégorie revient à perdre de vue leur hétérogénéité et, par conséquent, à affaiblir la capacité d’intervention publique comme l’analyse économique.

    Une réflexion économique rigoureuse repose sur la capacité à distinguer ces configurations. Tant que l’on réduira la rente à un simple échange de privilèges, tant que l’on associera mécaniquement rente, stagnation, affaiblissement de la concurrence et inflation, tant que l’on continuera à ériger la concurrence (pure et parfaite) comme principe directeur unique — alors même qu’elle n’est ni un état naturel ni un remède universel aux dysfonctionnements — on produira des diagnostics incomplets.

    Ce réductionnisme, séduisant par sa simplicité, empêche d’identifier les rentes véritablement dommageables, de reconnaître celles qui sont structurellement nécessaires (l’exigence de champions nationaux) et, plus largement, de comprendre la complexité des mécanismes qui gouvernent l’organisation des diverses productions et l’évolution des marchés.

    Hédi Sraieb, Docteur d’Etat en économie du développement

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