agriculture

Par Hédi Sraieb – L’eau à usage agricole : viabilité et perspectives

    La Tunisie fait face à un stress hydrique parmi les plus sévères du bassin méditerranéen, avec moins de 420 m³ d’eau renouvelable par habitant et par an, bien en deçà du seuil de rareté fixé à 1 000 m³ selon la FAO.

    L’agriculture absorbe près de 80 % des ressources disponibles, tandis que l’eau potable et l’industrie n’en mobilisent respectivement qu’environ 13 % et 7 %. Cette prédominance de l’usage agricole révèle la dépendance structurelle du pays à une ressource rare et de plus en plus incertaine. Depuis 2016, la sécheresse chronique a réduit la pluviométrie de plus de 20 %, entraînant un taux de remplissage des barrages inférieur à 35 % et une surexploitation des nappes dépassant 30 % de leur recharge naturelle (DGRE, 2023). Dans ce contexte de tension climatique et environnementale, la fragilité institutionnelle du système de gestion de l’eau apparaît comme un facteur aggravant.

    Le modèle tunisien repose principalement sur deux formes d’organisation: les Groupements de Développement Agricole (GDA) et les Sociétés de Développement Agricole (SDA). Les premiers, créés par la loi n° 99-43 de 1999, assurent la gestion de l’irrigation sur environ 250 000 hectares de périmètres publics irrigués. En 2024, on en dénombre 1 415, mais seuls 35 % d’entre eux sont jugés fonctionnels (MARHP, 2023). La plupart connaissent des difficultés de recouvrement et un déséquilibre financier chronique. Le montant cumulé des dettes des GDA envers les institutions publiques (Steg, Sonede) avoisine 600 millions de dinars, reflet d’une incapacité à couvrir les charges fixes liées à l’énergie, à la maintenance et à la gestion administrative (Rapport SUMUD : dettes consolidées incluant les SDA).

    Quant aux SDA, opérant sur de grands périmètres à vocation commerciale, elles présentent de meilleures performances techniques, mais leur équilibre économique demeure fragile. Le cadre tarifaire uniforme et la dépendance aux subventions publiques limitent leur autonomie et reproduisent, sous une autre forme, les contraintes qui affectent les GDA.

    D’un point de vue économique, le coût complet du mètre cube d’eau agricole – intégrant production, pompage, maintenance et gestion – est estimé entre 1,45 et 1,60 dinar, alors que le tarif moyen facturé varie entre 0,20 et 0,60 dinar selon les périmètres (ONAGRI, 2023). Le taux de couverture des coûts (collecte des redevances) n’excède donc pas 40 %. Les taux de recouvrement, très variables, atteignent environ 65 % dans le nord, 48 % au centre et à peine 32 % dans le sud (DGGR, 2023). Ces disparités régionales s’expliquent autant par les différences de revenus agricoles que par la qualité inégale du service rendu et par un faible sentiment d’appropriation des infrastructures collectives.

    Le coût énergétique constitue un facteur aggravant : l’électricité, facturée en moyenne 0,32 dinar/kWh, représente entre 30 et 45 % des dépenses totales d’un GDA, particulièrement dans les périmètres dépendant des nappes profondes. Les retards de paiement entraînent des coupures de courant, interrompant les campagnes d’irrigation et alimentant un cercle vicieux de défiance et de non-paiement.

    L’inefficacité du système tarifaire accentue ces déséquilibres. En l’absence de tarification progressive, tous les exploitants, petits ou grands, paient un prix unitaire similaire pour l’eau, indépendamment de leur capacité financière ou du volume consommé. Cette structure uniforme profite davantage aux grands exploitants, souvent tournés vers les cultures d’exportation, qu’aux petits producteurs familiaux.

    Or, selon le Recensement général de l’agriculture (INS, 2021), 80 % des exploitants disposent de moins de dix hectares et ne consomment qu’environ 45 % de l’eau agricole, tandis que 5 % d’entre eux, possédant plus de cinquante hectares, utilisent près de 30 % du volume total. Le système actuel, dépourvu de ciblage socio-économique, entretient donc à la fois une injustice distributive et une incitation implicite à la surconsommation d’eau.

    Face à ce diagnostic, plusieurs orientations de réforme devraient s’imposer. La première concerne la transition énergétique, indispensable pour réduire la dépendance des GDA au réseau électrique et à la fluctuation des coûts énergétiques. Le développement du pompage solaire collectif apparaît comme une solution prometteuse. D’après l’ANME (2024), ce mode de production pourrait diminuer les coûts d’exploitation de 35 à 45 % et stabiliser la fourniture d’eau dans les périmètres irrigués.

    La mise en place, par exemple, d’un fonds national pour la transition hydrique et énergétique, appuyé par les bailleurs de fonds (consortium bancaire), permettrait de financer les équipements solaires dans les périmètres collectifs les plus performants et de restaurer la viabilité des structures locales.

    La seconde orientation réside dans la réforme tarifaire. Une tarification progressive, fondée sur la taille des exploitations et les volumes consommés, assurerait un meilleur équilibre entre équité sociale et efficacité économique. Les petits exploitants de moins de dix hectares pourraient continuer de bénéficier d’un tarif préférentiel d’environ 0,35 dinar par mètre cube, afin de préserver leur viabilité. Les exploitants moyens, entre dix et cinquante hectares, supporteraient un tarif intermédiaire proche de 0,80 dinar, tandis que les grands exploitants, au-delà de cinquante hectares, paieraient entre 1,20 et 1,50 dinar le mètre cube, un niveau plus conforme au coût réel de production.

    Cette différenciation devrait s’accompagner d’un mécanisme de compensation directe (ciblée) pour les petits producteurs et de la généralisation des compteurs intelligents afin de garantir la transparence et la traçabilité des consommations.

    Enfin, la réussite de ces réformes suppose un renforcement institutionnel. Les GDA les plus fragiles gagneraient à être regroupés ou mutualisés afin d’atteindre une taille critique suffisante, permettant la mutualisation des ressources humaines et financières. La professionnalisation des équipes de gestion, appuyée sur une comptabilité normalisée et des formations techniques, constituerait une condition essentielle de leur pérennité.

    Des contrats de performance, liant le soutien public à des objectifs de recouvrement, de maintenance et de transparence, contribueraient à rétablir la confiance entre l’État, les gestionnaires et les usagers.

    En définitive, la crise de l’eau agricole en Tunisie ne se résume pas simplement à la rareté de la ressource : elle traduit une crise plus globale de gouvernance, d’équité et de financement. Le coût réel du mètre cube, estimé à 1,5 dinar, excède largement le tarif facturé, et le recouvrement moyen reste inférieur à 50 %.

    Le modèle actuel, conçu pour garantir un accès collectif à l’eau, s’est transformé en un système sous-financé, énergivore et socialement inéquitable. Seule une approche intégrée combinant transition énergétique, réforme tarifaire et renforcement institutionnel permettra d’assurer la durabilité économique des structures locales, la justice entre exploitants et la préservation d’une ressource vitale dans un contexte climatique de plus en plus contraint.

    Hédi Sraieb, Docteur d’Etat en économie du développement

     

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