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Par Hédi Sraieb : Réhabiliter la planification : un impératif majeur !

Hadi Sraieb

    La planification publique a été, dans l’histoire économique de la Tunisie, un instrument central de développement et de modernisation.

    Durant près de trois décennies qui ont suivi l’indépendance, elle a permis d’organiser les investissements, de soutenir le processus d’industrialisation et de structurer le tissu productif national.

    Les plans quinquennaux ont orienté les ressources vers des secteurs stratégiques, encouragé l’innovation technologique et contribué à réduire les déséquilibres territoriaux. Les effets d’entraînement générés par la planification ont touché l’ensemble de l’économie, favorisant à la fois la croissance et la cohésion sociale. Ces réalisations témoignent de la capacité d’une planification ambitieuse à transformer la société et à consolider la souveraineté économique.

    Cependant, cette période faste de la planification tunisienne a progressivement pris fin au tournant des années 1990, dans le contexte de l’effondrement du bloc socialiste et de la montée en puissance du néolibéralisme triomphant (Thatcher, Reagan). Les doctrines favorisant la dérégulation, le désengagement de l’État et la primauté de la concurrence dite « libre et non faussée » ont marginalisé la planification et réduit son rôle à un simple exercice administratif.

    La concurrence et la prééminence de la logique de marché, présentés comme les mécanismes « naturels » d’allocation des ressources, ont en réalité dispersé les efforts, fragmenté les politiques publiques et accentué les déséquilibres territoriaux et sectoriels. Dans ce contexte, la planification s’est vue privée de sa capacité transformatrice et s’est réduite à un ensemble de programmes indicatifs, sans pouvoir contraignant ni moyens suffisants pour influencer véritablement les choix d’investissement et de développement.

    Les conséquences économiques de cette marginalisation sont aujourd’hui manifestes: L’industrie tunisienne a connu un recul relatif, tandis que le commerce et les services se sont hypertrophiés. Le déficit extérieur s’est creusé, la stagnation technologique est devenue préoccupante, et la souveraineté économique a été de nouveau compromise. Les illusions néolibérales selon lesquelles le marché, laissé à lui-même, garantirait équilibre économique et l’harmonie sociale se sont révélées inefficaces. La logique des prix de marché de court terme n’a jamais  été neutre : Elle a principalement favorisé l’insertion du nouveau tissu économique dans la sous-traitance internationale, s’éloignant ainsi et progressivement de la satisfaction des besoins locaux. La concurrence « libre » mais quoique faussée demeure une fiction : elle ne régule pas les externalités (dégâts et atteintes multiples causés à la biosphère et la biodiversité), ne stabilise pas non plus les trajectoires industrielles, ne corrige pas les déséquilibres territoriaux et laisse les secteurs stratégiques vulnérables.

    Dans ce cadre, réhabiliter la planification n’est pas un simple exercice théorique ou nostalgique. La planification tunisienne actuelle se limite à la compilation de programmes ministériels préexistants, sans véritable hiérarchisation, arbitrage stratégique ni cohérence globale. Les consultations interinstitutionnelles, conduites entre administrations centrales et organismes publics, restent largement déconnectées des populations comme des territoires.

    Le département chargé de la planification existe mais souffre de ressources réduites, de compétences d’ingénierie affaiblies et d’une capacité d’anticipation stratégique érodée. Il ne produit plus d’études prospectives sectorielles approfondies, ne conduit pas d’analyses de faisabilité technique, économique, et ne dispose pas des outils pour évaluer la « bancabilité » des projets structurants.

    Ainsi, la planification tunisienne demeure strictement indicative : elle énonce des orientations générales sans caractère contraignant, sans calendrier précis, sans engagements financiers fermes et sans dispositifs d’accompagnement réellement applicables.

    Cette situation contraste fortement avec l’expérience de pays qui ont fait de la planification un véritable instrument de transformation économique et sociale. La Corée du Sud, le Japon et la Chine ont mis en place des dispositifs prospectifs élaborés, combinant veille technologique, analyses sectorielles approfondies, scénarios de long terme et identification de trajectoires industrielles prioritaires.

    Cette approche permet à l’État de sélectionner un nombre limité d’objectifs stratégiques cohérents dans le temps et de transformer les orientations en réalisations concrètes.

    Ces expériences montrent également l’importance d’une dimension démocratique ascendante : la planification doit intégrer les populations, les collectivités locales et les acteurs économiques et sociaux dans la définition des priorités et des projets structurants. Cette participation renforce l’adhésion collective et la capacité effective du plan à être mis en œuvre.

    Pour la Tunisie, il s’agit aujourd’hui de redonner à la planification une capacité réelle d’orientation, de coordination et de décision. Les objectifs collectifs doivent être arbitrés et hiérarchisés après de larges consultations, assortis de financements pluriannuels sécurisés, de dispositifs d’accompagnement juridiquement opposables, ainsi que de mécanismes d’évaluation réguliers permettant de corriger les écarts et d’ajuster les trajectoires.

    Les instruments financiers – subventions, bonifications de taux d’intérêt, garanties publiques – doivent être pleinement intégrés à la logique planificatrice, tandis que le système bancaire public doit orienter le crédit vers les priorités définies (crédits fléchés) et corriger les défaillances structurelles du marché. Le plan quinquennal doit identifier les projets stratégiques essentiels, avec un calendrier précis et des engagements financiers clairs, tout en restant soumis à un contrôle souple mais effectif.

    Réhabiliter la planification est une impérieuse nécessité pour assurer le développement, la cohésion sociale, la justice territoriale et la souveraineté économique. Là où le marché échoue à produire ordre et cohérence, la planification transforme la vision en actions concrètes et mesurables, offrant une alternative crédible aux dérives du libéralisme aveugle au moyen terme et inefficace.

    Redonner à la planification ses moyens, son pouvoir prescriptif et sa légitimité démocratique constitue donc le préalable indispensable pour construire une économie cohérente et résiliente face aux défis contemporains.

        Hédi Sraieb Docteur d’Etat en économie du développement

     

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