Pendant plus d’une décennie, la Tunisie a opposé un refus clair à l’exploitation du gaz de schiste. Ce refus n’était ni idéologique ni technophobe. Il traduisait une décision collective : dans un pays
soumis à un stress hydrique structurel, certaines ressources ne peuvent être mises en danger pour des promesses économiques incertaines.
Aujourd’hui, une nouvelle infrastructure frappe à la porte du pays. Elle est silencieuse, sans forage, sans flamme ni pollution visible. Pourtant, elle repose sur une consommation massive d’énergie et d’eau : les centres de données.

Le précédent du gaz de schiste a profondément marqué la conscience collective. Il a installé une exigence nouvelle : toute infrastructure lourde doit désormais justifier son usage des ressources et démontrer son utilité sociale. Ce cadre implicite s’appliquera inévitablement aux data centers.
À première vue, un centre de données semble propre et moderne. Pourtant, derrière l’image immatérielle du numérique se cache une réalité physique : serveurs fonctionnant 24 heures sur 24, besoins permanents en refroidissement, pression continue sur les réseaux électriques et hydriques.
Dans un pays où l’eau potable fait déjà l’objet de restrictions saisonnières, l’idée de consacrer cette ressource au refroidissement d’infrastructures numériques, souvent au service d’acteurs étrangers, pose un problème de hiérarchisation des priorités.
Comme pour le gaz de schiste, le cœur du débat sera l’eau. L’acceptabilité sociale se jouera sur une question simple : à qui profite réellement cette consommation ?
Les centres de données sont parfois présentés comme des moteurs de développement. Pourtant, l’expérience internationale montre que les emplois directs sont limités et que la valeur ajoutée locale reste faible sans une stratégie nationale claire.
La Tunisie ne peut pas se permettre une approche opportuniste. Chaque projet devra répondre à des conditions strictes : alimentation énergétique dédiée, usage minimal d’eau, intégration dans une stratégie de souveraineté numérique et retombées économiques mesurables.
Faute de quoi, le scénario du gaz de schiste pourrait se répéter : mobilisation intellectuelle et un rejet durable.
La question n’est donc pas de savoir si la Tunisie a besoin du numérique. Elle est de savoir quel numérique elle accepte, à quelles conditions et au bénéfice de qui.
La Tunisie a déjà montré qu’elle savait dire non lorsque ses ressources vitales étaient en jeu. Les centres de données testeront à nouveau cette capacité collective à arbitrer entre promesse économique et soutenabilité réelle.
Encadré comparatif : Gaz de schiste vs Data centers
| Critère | Gaz de schiste | Data centers |
| Ressource critique | Eau | Eau et électricité |
| Consommation d’eau | Très élevée | Élevée selon technologie |
| Visibilité environnementale | Forte | Faible mais réelle |
| Valeur ajoutée locale | Incertaine | Limitée sans stratégie |
| Acceptabilité sociale | Faible | Conditionnelle |
| Risque politique | Élevé | Croissant |
Imed Derouiche
Expert en énergie, hydrogène et transition numérique
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