Economie

Par Rym Mourali : Le Bilan, ou quand les chiffres désavouent Chahed

Lors de son discours d’investiture en aout 2016, Monsieur Chahed a fait miroiter devant l’Assemblée des Représentants du Peuple et le gouvernement d’unité nationale des promesses mirobolantes sur un futur boom économique et une année 2017 exceptionnelle en terme économique, année du décollage de l’économie nationale dixit YC.
Il a invité le peuple à consentir à quelques sacrifices et à « se lever » pour la Tunisie.
Mais hélas! Trois fois hélas! L’année 2016 et sa consœur 2017 se sont écoulées sans qu’aucune promesse ne soit matérialisée. Le gouvernement s’est contenté de gérer les affaires courantes et de nous prodiguer une série d’opérettes façon Tintin à la sauce Chahed, nous avons donc eu Youssef Contre les contrebandiers, Youssef et la chèvre, Youssef au marché de gros, Youssef et l’huile, Youssef et le sucre …
Car au final,  malgré les remaniements ministériels, l’armée de ministres, de conseillers et de chargés de missions, le gouvernement Chahed s’est distingué par un fiasco sans précèdent, par des choix et des politiques inadaptés et de court terme. Malgré, l’énormité des moyens et la somme des bonnes volontés, Youssef Chahed n’a pas réussi à saisir la nature même de sa fonction, se contentant de louvoyer entre les exigences d’Ennadha et ses propres ambitions présidentielles, d’où le laisser-faire face au sabotage de l’économie par le ministre du commerce, l’apathie lâche et honteuse face aux fonctionnaires islamistes amnistiés, un abandon des affaires de l’Etat et une addiction aux emprunts et au FMI devenue pour Youssef Chahed la solution aux problèmes des finances du pays.
Malgré son bilan désastreux, malgré la réalité froide et dure des faits, malgré la souffrance des tunisiens, malgré les avis d’experts, malgré le FMI, la banque mondiale et la société civile, Youssef Chahed se considère comme le chevalier blanc de la Tunisie et comme le futur président.

Face à autant d’assurance, il n’est pas étonnant que Chahed tienne des propos dignes du Conseil des Soviets, accusant les ennemis de la réussite et les sceptiques du succès de minorer les accomplissements économiques de son gouvernement. Nous allons donc faire usage du langage des chiffres en espérant que la raison l’emporte sur la déraison :
– La proportion d’endettement a atteint 70 % du produit intérieur brut en 2017, comparé à 61.9 % en 2016.
– Le service de dettes a atteint un record historique fin octobre 2017 avec 6.349 milliards de dinars contre 3.990 milliards de dinars à la même période en 2016, soit une augmentation de 59.1%  due principalement au remboursement de l’échéance d’un prêt Qatari contracté, qui était lors de la signature de l’accord, considéré comme un acompte à hauteur de 500 millions de dollars américain, soit 1,260 millions de dinars.
– Le service des dettes a excédé la taille de l’investissement : sur un total de 8 milliards de dinars de prêts extérieurs, seuls 747.8 millions de dinars ont été alloués par le gouvernement au financement des projets d’état, fin de novembre 2017.
– Le déficit commercial s’est creusé pour atteindre, fin novembre 2017, un niveau record évalué à 14.362 milliards de dinars contre 11.628 milliards de dinars à la même période de l’année 2016.
– Le refus de réviser les accords de libre-échange et de partenariat stratégique conclus par la Troïka avec la Turquie a bardé et a abouti à une hémorragie des devises étrangères et à l’incapacité de la balance commerciale qui a atteint le chiffre record de 1.445 milliards de dinars en devises durant l’année 2017, au profit de la Turquie.
– L’érosion du tissu industriel national, conséquemment à la main mise d’Ennahdha sur ce secteur, dans l’intérêt de ses alliés étrangers et la mise sous tutelle du Ministère de l’Industrie par la branche locale des Frères Musulmans en est arrivé à la tentative de cession des fonderies Al Fouledh, lesquelles n’ont  pu être sauvées de la ruine que grâce à ses ouvriers et à ses cadres.
-Le taux de croissance faible des industries énergétiques au cours du 3ème trimestre de l’année 2017 est dans les limites 2.1. %.
-La croissance faible des services commerciaux est à hauteur de 1.3 %.
-La contraction de la valeur ajoutée des industries chimiques est de 6.8 %.
-Le déclin de la valeur ajoutée du textile, de l’habillement et du secteur du cuir est de 1.7 %.
-La baisse de la croissance des industries énergétiques, où la valeur ajoutée s’est rétractée de 3.5 % et n’a plus contribué que de 0.3% point dans la croissance. (On entend par industries énergétiques, l’extraction de pétrole, de gaz naturel, la fabrication électrique et les industries gazières et minières.
– Le creux du déficit commercial alimentaire a atteint 1.3546 milliards de dinars, soit une hausse de 25.9 % comparé aux importations de 2016. Enregistrant 4.6542 milliards de dinars et une ascension de 22.1% comparé à 2016.
– Le déficit budgétaire a atteint 6 % en 2017.
– Le déficit courant s’est creusé pour atteindre un niveau record de 8.3 milliards de dinars, soit 10 % du PIB.

– Les taux d’inflation ont atteint des sommets et ont été évalués au cours du mois de novembre écoulé à 6.3 %.
– L’écroulement du pouvoir d’achat des citoyens tunisiens est très impressionnant ainsi que le recul de celui de la classe moyenne.
– La baisse incroyable des réserves en devises est fixée à 94 jours d’approvisionnement.
– L’écroulement de la valeur du Dinar : 21.3 % comparé à l’Euro et 1.6 % comparé au Dollar.
– Le taux de croissance faible : on considère que 2 % ne sont pas suffisants pour éviter la montée continue du taux de chômage officiel évalué à 15,3, dont 30 % détenteurs de diplômes supérieurs.
– Zéro accomplissement du contingent des projets «Tunisie 2020 », dont on a beaucoup parlé et qui a été considéré comme l’accomplissement du siècle.
– La Loi de Finance de 2018, qui a été rédigée à travers un prisme restreint des possibilités et des solutions possibles. Cette loi ressemble à un paquet de rafistolage facile qui n’a pas pris en compte l’impact défavorable des actions proposées. Elle s’appuie principalement sur une politique fiscale arbitraire qui va renforcer la baisse de la consommation et de l’activité économique et amoindrir davantage le pouvoir d’achat des tunisiens tout en écrasant ce qui reste d’une classe moyenne et d’un tissu industriel fragilisés. Sans compter l’accroissement de la fraude fiscale et la prédominance de l’économie parallèle.
Les sacrifices demandés par M. Chahed et décrits comme douloureux requièrent du peuple, dont le pouvoir d’achat a reculé d’environ 25 % depuis 2011, de consentir à plus de privations sans fournir aucune justification ou explication sur la situation du pays aujourd’hui, nonobstant les sommes prodigieuses de prêts, de subventions, d’octrois et d’épargnes utilisés par les gouvernements successifs post 14 janvier 2011. Soulignons que dans l’équipe gouvernementale de M. Chahed, plusieurs responsables ont participé directement à tracer les lignes directrices majeures de l’économie de la Tunisie durant les sept années écoulées.
– L’intégration de la Tunisie dans la liste noire des 17 paradis fiscaux par l’Union Européenne, a été adoptée par 28 ministres des Finances européens. Malgré des avertissements qui ont été diffusés, la pléthore des conseillers gouvernementaux ont fermé les yeux et n’ont pas pu, ou su, traiter cette affaire pour des raisons qui demeurent mystérieuses.
– L’approbation du projet de réformes (2016-2020), au cours de 2017,  décrit l’état de confusion dans lequel le gouvernement est empêtré.
-La présentation du projet de loi sur l’Urgence Economique, doit donner au gouvernement tous les pouvoirs pour franchir les institutions régulatrices de l’Etat, sous le prétexte de stimuler l’économie et l’investissement et avec, pour conséquence, l’annulation du rôle de l’administration tunisienne en tant qu’autorité et mécanisme de contrôle. Autant dire une loi pour légaliser les hors la loi.
Cette loi est le symbole même de la politique Chahed, une politique de solution miracle, une politique de dilettante, une politique paresseuse et simpliste, une politique du buzz et du slogan.
Ceci est le bilan des accomplissements mirobolants de Youssef Chahed en espérant que la réalité triomphe sur la « com ».

Rym Mourali, – Secrétaire générale du mouvement de l’indépendance tunisienne

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