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Prix Fnac, Goncourt et IA : le scandale Thélyson Orélien secoue la littérature française

Un écrivain haïtien installé au Québec, un roman bouleversant sur la migration, près de 40 000 exemplaires vendus, quatre prix littéraires déjà en poche et une place parmi les candidats au Goncourt. Puis une accusation a tout fait basculer : C’était ça ou mourir, de Thélyson Orélien, aurait été très largement rédigé par une intelligence artificielle. L’auteur dément. Mais d’anciens plagiats ont refait surface, et l’Académie Goncourt a retiré le livre de sa sélection — sans toutefois trancher à l’unanimité, et sans empêcher l’auteur de rester en lice pour trois autres grands prix.

C’était ça ou mourir, publié chez Grasset, racontait le parcours de Jonas, enseignant haïtien fuyant son pays jusqu’au Canada. Le livre a déjà reçu le Prix Méduse, le Prix Première Plume et le Prix Strasbourg Espoir CIC avant de décrocher, le 21 septembre, le Prix du Roman Fnac, décerné par un jury de 400 libraires et 400 lecteurs. Quatre jurys différents avaient donc validé le texte avant que tout ne bascule.

L’accusation : « presque intégralement écrit par une IA »

Quelques heures après le Prix Fnac, un compte X baptisé « Balance ton Claude » — bientôt relié à l’essayiste Samuel Fitoussi — affirme que le roman a été « presque intégralement » généré par une IA, preuves à l’appui via Pangram, un détecteur américain réputé fiable. Le Monde reproduit le test sur plus de la moitié du livre : plus de 95 % du texte porte les caractéristiques d’un texte généré par IA, un score que Max Spero, fondateur de Pangram, dit n’avoir presque jamais observé sur un livre. Testés en comparaison, une quinzaine d’autres romans de la rentrée ressortent à 100 % humains.

Il s’agit d’une probabilité statistique, pas d’une preuve matérielle — la distinction reste essentielle.

L’auteur nie, les soupçons de biais racial se posent

Interrogé par Libération, Thélyson Orélien affirme : « Je n’ai jamais utilisé l’intelligence artificielle pour produire des textes. » Il situe la genèse du roman en 2017, bien avant ChatGPT, et invoque son style particulier — mélange de français, d’oralité haïtienne et de créole — pour expliquer un possible faux positif du détecteur.

La question n’est pas absurde : une étude de Stanford avait montré dès 2023 que plusieurs détecteurs classaient à tort plus de 60 % des dissertations d’étudiants non anglophones comme générées par IA. Mais cette étude ne concernait ni Pangram dans sa version actuelle, ni le français, ni ce roman précis — et Le Monde a justement testé des textes littéraires au style atypique que Pangram a correctement identifiés comme humains. Le soupçon de biais reste donc à ce stade une hypothèse, pas une explication établie.

Le dossier bascule : les plagiats

La Presse (Québec) découvre qu’une chronique d’Orélien publiée en 2013 est, dans sa « quasi-totalité », une traduction remaniée d’un article paru cinq jours plus tôt dans un quotidien philippin. Un autre texte, primé dans un concours de Radio-Canada, reprend des passages du Matin des magiciens de Pauwels et Bergier. Ces plagiats anciens ne prouvent rien sur le roman de 2026, mais ils fragilisent la défense de l’auteur sur le terrain de la confiance.

Les éditions du Boréal, éditeur canadien du livre, suspendent leur promotion sans se prononcer sur l’IA, jugeant les plagiats seuls suffisamment préoccupants.

Le Goncourt tranche, mais sans unanimité

Le 25 septembre, l’Académie Goncourt retire le livre de sa sélection, invoquant les plagiats et « le résultat convergent de plusieurs analyses ». Mais Radio-Canada précise que la décision n’a pas été unanime, et le Goncourt des lycéens a été écarté séparément, par précaution, avant d’être soumis à des élèves.

Surtout, l’exclusion est loin de faire consensus dans le monde littéraire. Thélyson Orélien reste en lice pour le Renaudot, le Médicis et le Femina. L’écrivain Pascal Bruckner affirme qu’il voterait encore pour ce livre « les yeux fermés », même en jugeant les accusations probablement fondées, et l’essayiste Alain Minc dénonce une « période de pudeur de jeune fille » dans la réaction du milieu. Le rejet est donc réel, mais ni unanime ni définitif.

Le vrai scandale : personne n’avait rien remarqué

Avant l’intervention d’un logiciel, ni les critiques, ni les libraires, ni quatre jurys différents n’avaient soupçonné quoi que ce soit — ils avaient au contraire loué la langue et la sensibilité du texte. Si le roman est bien très largement produit par une IA, la question n’est plus « l’IA sait-elle écrire ? » mais : si plus personne ne distingue la machine de l’écrivain, pourquoi cette différence compte-t-elle encore ?

La frontière n’est d’ailleurs pas simple à tracer : entre corriger l’orthographe et demander à une IA de rédiger un roman entier, il existe des centaines de degrés d’intervention, et l’édition n’a pas encore de règles communes pour les distinguer — ni, en droit français, de jurisprudence claire sur qui possède les droits d’une œuvre largement générée par IA.

Vers une mention « écrit avec IA » ?

Une piste émerge : des catégories de transparence (correction assistée, aide à la réécriture, passages générés, œuvre majoritairement générée par IA), qui laisseraient le lecteur et le jury choisir en connaissance de cause. Philippe Claudel, président de l’Académie Goncourt, a déjà évoqué la nécessité d’une charte sur le sujet.

Ce qui reste incertain

Rien ne prouve à ce stade, de façon incontestable, qu’une IA a écrit ce roman : l’auteur nie, les détecteurs donnent des probabilités et non des certitudes, et les plagiats anciens sont un dossier distinct. Mais l’affaire a déjà révélé une chose : le monde littéraire n’était pas prêt à juger un texte qui pourrait avoir trompé tout le monde — y compris, peut-être, ceux qui l’ont primé.

 

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