Que reproche-t-on aux médias et aux journalistes en Tunisie ?

La manifestation organisée, vendredi 24 février 2012, devant le siège de la télévision nationale par des partisans d’Ennahdha et des salafistes pour dénoncer les journalistes de ce média et réclamer « l’objectivité  et l’impartialité » augure-t-elle d’un nouveau cycle de pressions contre les médias en Tunisie ou est-ce le signe que le débat sur le secteur a été transposé dans la rue ?

Toujours est-il que cette marche intervient dans le sillage de sorties musclées de plusieurs symboles de l’actuel pouvoir contre la presse et les médias, notamment le président provisoire Moncef  Marzouki, le Chef du Gouvernement provisoire Hamadi Jebali et  le ministre des Droits de l’homme et de la justice transitionnelle Samir Dilou qui n’ont pas ménagé la presse la traitant de tous les maux.

Courte embellie pour la presse

Débarrassé,  depuis la Révolution du 14 janvier 2011, de la censure et du musellement pratiqués par l’ancien régime, le secteur de la presse en Tunisie a connu un développement fulgurant avec la multiplication de nouveaux titres dans la presse écrite, l’éclosion de sites électroniques d’information et la naissance de médias audiovisuels.

A la recherche de son itinéraire, la presse tunisienne tente d’imprimer sa marque sur le paysage social, économique et politique en pleine évolution dans le pays après avoir été, des décennies durant, embrigadée pour servir de boîte à résonance du pouvoir en place.

Cette embellie du secteur de la presse n’aura duré que peu de temps, en effet, après les élections du 23 octobre 2011 de la Constituante, de nombreux politiciens ont mis la presse dans leur collimateur lui faisant assumer leurs échecs et la traitant des pires maux.

Dès décembre 2011 après la victoire du parti du Mouvement Ennahdha aux élections,  les attaques contre la presse ont commencé à fuser notamment de la part de Hamadi Jebali à l’époque premier ministre désigné qui a critiqué la presse l’accablant de ne pas refléter la réalité dans le pays en négligeant la nouvelle majorité qui a gagné les élections.

La presse – bouc émissaire

Cette tendance à considérer la presse comme un bouc émissaire pour masquer les échecs et détourner l’opinion publique des véritables problèmes du pays et des préoccupations quotidiennes à savoir, l’emploi, la sécurité et la relance de l’économie, s’est accrue de jour en jour notamment après les mouvements sociaux dans le pays.

Ainsi,  l’Affaire du film Persépolis diffusé sur NessmaTV qui a été accusée de blasphème sera un prétexte pour diviser l’opinion entre religieux et  laïcs au moment où le pays qui vient d’être doté de nouvelles autorités élues, tablait sur une action rapide afin de sortir l’économie de l’état de léthargie dans lequel elle était plongée durant plusieurs mois de transition.

Le procès intenté contre le directeur de Nessma TV, qui est toujours en cours, relève de cette volonté de mettre au pas la presse et les journalistes. D’autres journalistes prendront aussi le chemin du palais de la justice à l’instar du photographe de Mosaïque fm auquel on reproche d’avoir filmé à l’intérieur d’une salle d’audience. Le même sort sera réservé au directeur de publication du journal El Messa  ainsi qu’à un journaliste au journal Al Joraa.

Si ces journalistes n’ont pas fait la prison car pour certains cela s’est arrêté aux enquêtes préliminaires et que d’autres ont leurs procès en cours, ce n’est pas le cas pour le journal Ettounissia dont le directeur a été arrêté pendant sept jours et son affaire est toujours pendante pour avoir publié une photo d’une femme dénudée en compagnie du joueur allemand d’origine tunisienne.

Cette escalade a fait que nombre de journalistes se demandent quelle sera la prochaine sanction qui sera réservée aux journalistes qui auront maille à partir avec la justice ou ceux qui ne sont pas en odeur de sainteté avec les autorités en place ?

Outre les agressions et intimidations subies, en témoigne les agressions contre le directeur du journal Le Maghreb lors du procès de Nessma en disent beaucoup sur la situation dans laquelle ont été mis les journalistes durant de l’exercice de leur métier.

La question qui se pose réellement aujourd’hui au niveau de la presse en Tunisie est quelle presse on veut. Est-ce l’objectif est d’atteindre une presse  assujettie à la solde du pouvoir, évitant d’évoquer les vrais problèmes? Bref une presse en marge de la réalité du pays comme déjà expérimentée durant les dernières décennies sous l’ancien régime. Ou est-ce que l’on aspire à une presse indépendante accompagnant l’évolution du pays et de la société et reflétant les préoccupations de la population?

Certes, cette nouvelle presse qui cherche encore son identité doit impérativement respecter la déontologie et tendre autant que possible vers le professionnalisme pour pouvoir participer pleinement au processus de transformation que connaît le pays.

Une certitude que tout le monde doit prendre en compte c’est que nulle part au monde une presse quelque soit sa puissance n’a pu maintenir un pouvoir ou une autorité éternellement  et l’exemple de la Révolution du 14 janvier qui a inspiré cet élan d’aspiration à la liberté baptisé « le printemps arabe » est assez éloquent.

La volonté populaire demeurera  toujours au-dessus de toute autre considération et  représentera la seule valeur sûre sur laquelle il faut compter.

Que se passe-t-il en Tunisie?
Nous expliquons sur notre chaîne YouTube . Abonnez-vous!

Commentaires

Haut