Dans un contexte marqué par la hausse en France des expulsions d’étrangers et par la baisse des régularisations comme mentionné dans la récente note de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie qui révèle une augmentation significative entre 2006 et 2023 de l’immigration tunisienne en France, il est essentiel de donner la parole à ceux qui jouent un rôle important dans les relations tuniso-françaises.
À travers cette interview, nous rencontrons Rayed CHAÏBI, Président de l’Association pour la Promotion de la Coopération et de l’Amitié entre la France et la Tunisie, afin d’éclairer les lecteurs de Tunisie Numérique sur le sujet des sans-papiers et des Obligations de Quitter le Territoire Français. Son regard apporte des éléments de compréhension et des propositions concrètes pour permettre des régularisations pour ceux qui contribuent au rayonnement de la Tunisie en France.
Tunisie Numérique : Quels impacts les constats de la note de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie auront-ils sur les « sans-papiers » tunisiens en France ?
Rayed CHAÏBI : La note de l’Observatoire de l’immigration et de la démographie révèle une augmentation significative de l’immigration tunisienne en France, avec une hausse de 52 % de la population immigrée entre 2006 et 2023, atteignant 347 000 personnes. Elle met également en évidence une forte augmentation des interpellations pour séjour irrégulier et une surreprésentation dans les statistiques de criminalité.
Ces constats risquent d’entraîner une intensification des contrôles migratoires et des mesures d’éloignement, comme en témoigne le placement de 1 949 Tunisiens en centres de rétention administrative en 2024.
Il faut quand même, à mon avis, signaler que cette période de 17 ans (2006-2023) a été marquée par des bouleversements majeurs : la révolution tunisienne, des instabilités sociales, politiques et économiques, le terrorisme, la pandémie de COVID-19, l’émergence de foyers d’instabilité en Afrique, et la guerre en Ukraine avec ses répercussions économiques.
« Placement de 1 949 Tunisiens en centres de rétention administrative en 2024 »
Ces événements ont alimenté une immigration massive, à la fois régulière et irrégulière, souvent orchestrée par des réseaux de passeurs criminels. Ces réseaux, qui génèrent des profits de 30 à 40 000 euros par mois, exploitent la misère en envoyant des femmes, des enfants et des personnes vulnérables vers les côtes italiennes, d’où beaucoup rejoignent la France en situation irrégulière, quand ils ne périssent pas en mer.
Pour aborder la question des sans-papiers et des Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF), une approche globale est nécessaire, évitant de se focaliser sur un seul aspect. Si l’on veut améliorer la coopération bilatérale sur ce sujet entre la Tunisie et la France, il faut soutenir au niveau multilatéral la Tunisie dans sa lutte contre la migration irrégulière en provenance d’Afrique subsaharienne, qui aggrave la situation, particulièrement dans la région de Sfax.
L’accord franco-tunisien de 2008 est-il, à votre avis, toujours d’actualité ?
L’accord-cadre signé le 28 avril 2008 entre la France et la Tunisie, axé sur la gestion concertée des migrations et le développement solidaire, répondait à une réalité migratoire différente. À l’époque, il visait principalement à soutenir les secteurs en tension en France en facilitant l’accès à des compétences tunisiennes et en simplifiant l’obtention de visas.
Cependant, cet accord n’est plus adapté aux dynamiques migratoires actuelles. Depuis 2008, la Tunisie a traversé une révolution, des instabilités multiples, la pandémie, et une augmentation des flux migratoires d’Afrique subsaharienne, alimentés par des réseaux de passeurs criminels exploitant la misère pour des profits considérables.
J’appelle à un contact direct entre le président Kaïs Saïed et le président Emmanuel Macron pour réviser cet accord et le rendre plus efficace. Cette révision devrait inclure un renforcement de la coopération sur les retours, l’introduction d’un volet sur la migration circulaire, une mise à jour de la liste des métiers en tension en intégrant par exemple les secteurs médical et paramédical, et des mécanismes simplifiés de régularisation.
« J’appelle à un contact direct entre le président Kaïs Saïed et le président Emmanuel Macron pour réviser cet accord et le rendre plus efficace »
Certains ressortissants tunisiens, comme des étudiants ou des médecins, reçoivent injustement des Obligations de Quitter le Territoire Français (OQTF) à cause d’un vide administratif.
Les longs délais pour obtenir un rendez- vous en préfecture, parfois de plusieurs mois, les empêchent de régulariser leur situation à temps, les plongeant dans la précarité. Il faut réduire ces délais et simplifier les démarches pour éviter des expulsions inutiles et une aggravation de leur situation.
Une approche modernisée pourrait permettre des régularisations pour ceux qui contribuent au rayonnement de la Tunisie en France, tout en renforçant les retours pour les cas irréguliers.
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