Alors que la planète enchaîne crises économiques, climatiques, géopolitiques et numériques, la santé mentale est devenue un véritable baromètre du malaise mondial. Et dans ce paysage, la génération Z – les jeunes nés à la fin des années 1990 et au début des années 2000 – se trouve en première ligne.
Les derniers rapports de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), de l’UNICEF, ainsi que les enquêtes de Gallup publiées en 2024-2025 dressent un constat sans ambiguïté : la détresse psychologique progresse, les services restent sous-financés, et les jeunes, partout dans le monde, expriment un mélange de fatigue, d’anxiété et de désenchantement.
Plus d’un milliard de personnes touchées : une crise mondiale chiffrée
Selon les dernières données de l’OMS publiées en septembre 2025, plus d’un milliard de personnes vivent aujourd’hui avec un trouble mental, qu’il s’agisse d’anxiété, de dépression ou d’autres pathologies.
Ces troubles représentent désormais la deuxième cause de handicap de longue durée dans le monde.
L’OMS rappelle également que :
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le suicide a coûté la vie à environ 727 000 personnes en 2021, en faisant l’une des principales causes de décès chez les jeunes ;
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la dépression et l’anxiété à elles seules coûteraient environ 1 000 milliards de dollars par an à l’économie mondiale en perte de productivité ;
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malgré l’ampleur du problème, les États ne consacrent en médiane que 2 % de leurs budgets de santé à la santé mentale, un niveau inchangé depuis 2017, avec des écarts extrêmes : jusqu’à 65 dollars par habitant dans certains pays à revenu élevé, contre seulement 0,04 dollar dans les pays les plus pauvres.
Ces chiffres donnent une idée de la tension globale : une demande en plein boom, des besoins considérables, mais des systèmes de soins qui peinent à suivre, notamment dans les pays à revenu faible et intermédiaire, dont font partie une grande partie des pays africains et arabes.
Une génération Z plus éduquée… mais plus anxieuse
Si la crise est mondiale, la génération Z apparaît comme l’un des groupes les plus exposés. De multiples facteurs se croisent : hyper-connexion, réseaux sociaux, instabilité économique, crises climatiques et guerres très médiatisées.
Les données les plus récentes montrent que cette génération ressent une charge émotionnelle particulièrement lourde.
Une enquête internationale publiée en 2025 et soutenue par l’UNICEF montre que :
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près de 6 jeunes sur 10 de la génération Z déclarent se sentir dépassés par le flot d’actualités et d’informations auxquelles ils sont exposés ;
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environ 4 sur 10 disent avoir ressenti, au cours de l’année écoulée, le besoin de consulter un professionnel ou de demander une aide pour un problème émotionnel ou psychologique ;
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à peine un peu plus de la moitié affirment savoir clairement où trouver des ressources de soutien en cas de besoin ;
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une proportion significative continue de percevoir la stigmatisation liée aux problèmes de santé mentale dans leurs écoles, universités ou lieux de travail.
Ces résultats rejoignent les données de Gallup sur l’« état de la santé émotionnelle mondiale » publiées en 2025 : en 2024, 39 % des adultes dans le monde déclaraient avoir ressenti beaucoup d’inquiétude la veille et 37 % beaucoup de stress, des niveaux nettement supérieurs à ceux d’il y a dix ans.
Les analyses montrent que les jeunes adultes sont plus susceptibles que leurs aînés de rapporter certaines émotions négatives, notamment la colère, dans de nombreuses régions du monde.
Une détérioration lente et profonde de la santé mentale des adolescents
Contrairement à l’idée d’une « explosion soudaine » liée uniquement à la pandémie de Covid-19, les travaux de recherche de long terme compilés par le centre de recherche Innocenti de l’UNICEF indiquent une tendance plus inquiétante : la santé mentale des adolescents s’érode progressivement depuis les années 1990 dans plusieurs pays à revenu élevé, comme la Norvège ou les États-Unis.
Les études mettent en avant plusieurs évolutions :
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augmentation des symptômes dépressifs chez les adolescents ;
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progression des troubles anxieux ;
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montée des sentiments de solitude et d’isolement, malgré (ou à cause de) la connectivité numérique ;
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pression accrue liée à la réussite scolaire, à la compétition sociale et aux modèles de réussite véhiculés par les réseaux sociaux.
Autrement dit, la génération Z n’est pas seulement frappée par une crise conjoncturelle, elle hérite aussi de tendances structurelles qui se construisent depuis plus de deux décennies.
Des écarts régionaux marqués : l’exemple du bassin caribéen
Les chiffres globaux masquent d’importantes différences selon les régions. Un rapport conjoint CARICOM-UNICEF publié en octobre 2025 sur la santé mentale des enfants et des jeunes dans les Caraïbes en donne une illustration frappante :
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58 % des répondants déclarent manquer d’optimisme quant à l’avenir ;
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56 % disent ressentir une inquiétude persistante ;
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54 % rapportent des sentiments de tristesse, de dépression ou de désespoir.
Les auteurs du rapport mentionnent une combinaison de facteurs : chômage, pression académique, effets persistants de la pandémie, exposition aux aléas climatiques, mais aussi influence des réseaux sociaux et manque de services spécialisés accessibles.
Ces tendances se retrouvent, avec des nuances, dans d’autres régions du monde, y compris en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, où la jeunesse est nombreuse, où le chômage des diplômés reste élevé et où les systèmes de santé mentale sont encore sous-dimensionnés.
Que font l’OMS, l’UNICEF et l’ONU Jeunesse ?
Face à cette situation, les grandes organisations internationales ont intensifié leurs initiatives en 2024-2025.
L’OMS : alerter et pousser à l’action politique
Avec son rapport « World mental health today » et la dernière édition du « Mental Health Atlas 2024 », l’OMS insiste sur plusieurs leviers :
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augmenter le financement public de la santé mentale au-delà des 2 % actuels des budgets de santé ;
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intégrer la prise en charge psychologique dans les soins de santé primaires ;
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développer des services communautaires pour réduire la dépendance aux grands hôpitaux psychiatriques ;
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aligner les législations nationales sur les droits humains pour les personnes vivant avec des troubles mentaux.
L’organisation rappelle aussi que la santé mentale n’est pas seulement un sujet de santé, mais un enjeu de stabilité sociale, de productivité économique et, dans certains contextes, de paix.
L’UNICEF : un déploiement massif de programmes pour les jeunes
Du côté de l’UNICEF, les chiffres montrent un changement d’échelle. Le rapport thématique « Thematic Spotlight on Mental Health 2024 », publié en août 2025, indique que les programmes de soutien psychosocial et de santé mentale (MHPSS) de l’UNICEF ont atteint plus de 66 millions d’enfants, d’adolescents et de personnes qui en prennent soin, dans 130 pays, en 2024.
Un autre bilan, publié par UNICEF USA en octobre 2025, précise qu’en 2024 :
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58,4 millions d’enfants, d’adolescents et de proches ont bénéficié de services MHPSS intégrés à des réponses humanitaires dans plus de 76 pays ;
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22,6 millions de jeunes ont été touchés par des services communautaires de santé mentale ;
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environ 2,6 millions d’enfants et 168 000 aidants ont été accompagnés dans des « espaces amis des enfants » et structures similaires mises en place en contexte de crise.
Ces programmes vont du soutien scolaire et des espaces sécurisés pour les enfants en zones de guerre jusqu’aux actions de sensibilisation dans les écoles et les communautés.
Une mobilisation politique spécifique pour les enfants et les jeunes
En parallèle, le Bureau de l’Envoyé du Secrétaire général des Nations unies pour la jeunesse, aux côtés de l’OMS, de l’UNICEF et de l’UNESCO, a lancé fin 2025 un appel conjoint pour renforcer les politiques publiques en matière de santé mentale des enfants et des jeunes.
L’objectif est d’inciter les États à inscrire la santé mentale des nouvelles générations au cœur de leurs stratégies nationales d’éducation, de santé et de protection sociale.
La génération Z, révélateur de nos fragilités collectives
Au-delà des chiffres, la génération Z agit comme un révélateur des vulnérabilités de nos sociétés :
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Hyper-connexion et surcharge informationnelle : exposition permanente aux mauvaises nouvelles, aux conflits en temps réel et aux comparaisons sociales en ligne.
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Inquiétudes économiques : difficulté d’accès à l’emploi, précarité, peur de ne jamais atteindre le niveau de vie des générations précédentes.
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Crise climatique : montée de l’« éco-anxiété », avec la perpétuelle impression d’un avenir incertain ou menacé.
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Tensions géopolitiques : guerres, déplacements forcés, violences, qui frappent directement les jeunes dans plusieurs régions et les marquent par les images et témoignages circulant en continu.
Pour les pays du Sud – et pour des sociétés comme la Tunisie – ces enjeux se doublent d’un défi structurel : comment offrir aux jeunes un accompagnement psychologique de qualité dans des systèmes de santé déjà sous pression, avec peu de psychiatres, de psychologues scolaires ou de services spécialisés, alors même que ces jeunes représentent la majorité de la population active de demain ?
Quelles pistes pour la suite ?
Les rapports de l’OMS, de l’UNICEF, des instituts de recherche et des grandes enquêtes d’opinion dessinent quelques priorités claires :
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Investir dans la prévention dès l’enfance
Programmes dans les écoles, formation des enseignants, repérage précoce des signes de détresse, espaces de parole pour les adolescents : plus l’intervention est précoce, plus elle évite que les troubles s’installent. -
Rapprocher la santé mentale du quotidien
Intégrer la prise en charge psychologique dans les centres de santé de base, les universités, les lieux de travail, plutôt que de la cantonner à des structures spécialisées éloignées et stigmatisantes. -
Renforcer les données et la recherche sur les jeunes
Dans de nombreux pays, y compris en Afrique et dans le monde arabe, les données sur la santé mentale des 15-29 ans restent fragmentaires. Sans baromètres réguliers, il est difficile d’évaluer l’ampleur réelle du problème et l’efficacité des politiques publiques. -
Donner une vraie place à la voix des jeunes
Les initiatives qui fonctionnent le mieux sont souvent celles conçues avec les jeunes eux-mêmes : plateformes d’écoute, associations étudiantes, dispositifs numériques de soutien, réseaux de pairs. -
Lutter contre la stigmatisation
Selon les enquêtes, une part importante de la génération Z hésite encore à demander de l’aide par peur d’être jugée ou incomprise. Les campagnes de sensibilisation, les témoignages publics et la formation des professionnels restent essentiels pour faire évoluer les mentalités.
Un enjeu global au cœur des politiques publiques
Ce que montrent les chiffres de 2025, c’est que la santé mentale n’est plus un sujet périphérique : elle touche la productivité, l’éducation, la cohésion sociale, la stabilité politique.
La génération Z, par sa parole plus libre sur l’anxiété, la dépression ou le burn-out, ne crée pas le problème : elle le rend visible. Les rapports de l’OMS, de l’UNICEF et des organismes de recherche confirment que derrière cette visibilité nouvelle se cache une crise profonde, longue, et encore mal traitée.
Pour les décideurs, la question n’est plus de savoir s’il faut agir, mais comment et à quelle vitesse. La réponse se jouera dans les budgets, les lois, les programmes éducatifs… et dans la capacité des sociétés à entendre ce que leur jeunesse leur dit : « la santé mentale n’est pas un luxe, c’est une condition de survie et de dignité ».
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