La Stratégie de sécurité nationale américaine publiée en novembre 2025 ne se limite pas à un exercice doctrinal de politique étrangère. Elle s’impose comme un document de rupture, assumant ouvertement que Washington ne peut plus tout faire, partout, pour tout le monde.
La hiérarchisation devient la règle, le choix devient stratégique, et la puissance américaine se redéfinit désormais autour d’un principe central : l’économie avant tout.
Pour la Tunisie et l’ensemble du Maghreb, la question n’est donc plus de savoir si les États-Unis s’intéressent à la région par principe, mais si celle-ci est capable de s’inscrire dans une logique américaine devenue clairement transactionnelle, fondée sur l’investissement, la création de valeur et la réduction des risques.
Ce que dit la stratégie… et ce qu’elle ne dit pas
La section consacrée à l’Afrique est concise mais révélatrice. Le discours y abandonne la rhétorique classique de l’aide au développement pour privilégier une approche axée sur la croissance, le commerce et l’investissement. L’objectif affiché est de soutenir des partenariats économiques « mutuellement bénéfiques », tout en évitant toute implication sécuritaire lourde ou durable.
Fait notable : aucune mention spécifique n’est faite de l’Afrique du Nord, du Maghreb ou de la Tunisie. La région n’apparaît pas comme une priorité stratégique distincte, mais se retrouve diluée dans une approche continentale large, où seuls les pays capables de démontrer une valeur économique claire sont susceptibles de capter l’attention américaine.
Autrement dit, la Tunisie n’est ni exclue ni ciblée. Elle est simplement sommée de se rendre visible par ce qu’elle peut offrir.
Un monde trié par intérêts et rendements
La stratégie américaine opère un tri assumé entre les régions du monde. L’hémisphère occidental redevient central, avec une volonté de contrôler l’environnement proche des États-Unis, tant sur le plan économique que sécuritaire. L’Indo-Pacifique est désigné comme le véritable champ de bataille économique du XXIe siècle, tandis que l’Europe est appelée à assumer davantage le coût de sa propre sécurité.
Le Moyen-Orient, longtemps au cœur des priorités américaines, est désormais relégué à une logique de gestion des risques et de partenariats ponctuels, sans engagement militaire prolongé.
Dans ce classement, le Maghreb n’apparaît pas comme un pôle stratégique autonome. Il est perçu à travers des prismes transversaux : migration, sécurité, stabilité régionale et, surtout, potentiel économique.
Trump et le maghreb : l’absence de symboles
Ni lors de son premier mandat, ni dans ses annonces récentes, Donald Trump n’a fait du Maghreb une destination présidentielle prioritaire. Aucune visite officielle n’a marqué la région, et aucune tournée n’a été annoncée.
Ce constat est révélateur d’une réalité plus profonde : la relation avec Washington ne se construira pas par des gestes symboliques ou des visites de haut niveau, mais par une diplomatie économique pragmatique, portée par des projets concrets et des intérêts clairement identifiés.
Attendre une impulsion venue d’en haut serait une erreur stratégique.
Ce que cela signifie pour la Tunisie
Première leçon : la puissance américaine parle désormais le langage de l’économie. Les discours politiques, les alignements idéologiques ou les considérations symboliques pèsent moins que la capacité d’un pays à s’insérer dans des chaînes de valeur utiles aux intérêts américains.
Deuxième leçon : la logique des valeurs recule au profit du rendement stratégique. Ce qui compte, ce n’est plus la forme des régimes ou les récits politiques, mais la stabilité, la capacité d’exécution et la sécurité offerte aux investisseurs.
Troisième leçon : le Maghreb risque d’être traité comme un dossier fonctionnel, lié à la migration, à la sécurité ou à la logistique, sauf si un pays parvient à se distinguer par une proposition économique claire et crédible.
Enfin, une fenêtre d’opportunité existe. La stratégie américaine privilégie les investissements, les technologies, l’industrie et les partenariats capables de produire des résultats mesurables. C’est précisément sur ce terrain que la Tunisie peut se positionner.
Comment la Tunisie peut entrer dans la stratégie américaine
La Tunisie doit d’abord se doter d’une véritable « offre pays », lisible et structurée. Non pas une liste de projets disparates, mais quelques dossiers solides, finançables, dotés d’un cadre juridique clair et d’un calendrier crédible.
Les secteurs prioritaires sont identifiables : industrie et ingénierie, notamment dans l’automobile, l’électronique et les systèmes embarqués ; chaînes d’approvisionnement et nearshoring euro-méditerranéen ; énergie et infrastructures ciblées, orientées vers l’efficacité et la modernisation.
Ensuite, la question de la confiance est centrale. La stabilité réglementaire, la protection des investissements, la transparence des procédures et la capacité à réduire les délais sont devenues des critères déterminants. Dans un monde post-mondialisation, le risque d’exécution est un repoussoir majeur.
La Tunisie doit également activer les bons leviers américains, en dépassant la seule diplomatie classique. Les agences de financement, les partenariats industriels, les fonds d’investissement et les acteurs privés sont désormais au cœur de la relation.
Enfin, une approche de coalition s’impose. Les projets associant capitaux américains, marchés européens et capacités d’exécution tunisiennes correspondent parfaitement à la logique actuelle de Washington, qui pousse ses alliés à porter davantage de responsabilités économiques.
Une ère transactionnelle à anticiper
L’absence de mention explicite de la Tunisie dans la stratégie américaine 2025 ne doit pas être lue comme un désintérêt, mais comme un signal. Dans le monde qui se dessine, personne n’est prioritaire par défaut. La place se gagne.
La Tunisie ne sera pas choisie pour ce qu’elle est, mais pour ce qu’elle apporte. Dans une Amérique qui raisonne désormais en termes de valeur, de rendement et de sécurité économique, seuls les pays capables de proposer des partenariats crédibles, mesurables et mutuellement bénéfiques parviendront à s’imposer.
La stratégie américaine 2025 ne ferme pas la porte au Maghreb. Elle la conditionne.
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