Politique

Tunisie – Dernier mouvement social de contestation : Quelques enseignements à titre préliminaire !

Au-delà des actes de vandalisme, de pillage et de violence dont les dernières manifestations sociales ont été émaillées, ainsi que des dérapages et des prises de bec ayant pourri encore plus la scène politique tunisienne et mis à nu la déchéance morale de son élite, du moins une bonne frange, il y a lieu d’en tirer, à titre préliminaire, quelques enseignements, par rapport notamment au bras de fer engagé, entre le gouvernement et une partie de l’opposition, sur la Loi de Finances 2018 (LF 2018), son contenu et son impact socio économique ainsi qu’à la crise politique que son adoption a installée :

  • Nonobstant les grabuges observés, non sans colère et frustration, le dernier mouvement social de contestation a touché toute la république. Autrement dit, il y a un large consensus contre certaines mesures énoncées à la LF 2018 que le malaise général a généré et que quelques pans, assez réduits du reste, de la classe politique a nourri.
  • Le gouvernement a failli à deux niveaux :                                                          D’abord, en amont, n’ayant pas bien explicité la réalité des choses concernant les motifs, les enjeux et les retombées des mesures incriminées par la LF 2018. A cet effet, les ministres auraient dû parcourir toute la Tunisie, investir tous les supports médiatiques et multiplier partout les meetings populaires, et non se contenter de quelques apparitions sans consistance ni force ou faculté de convaincre.  Ensuite, en aval, n’ayant pas bien saisi le message central que les manifestants lui ont adressé. Une loi, n’importe quelle loi, votée et adoptée (abstraction faite des rapports de force et des discussions à l’Assemblée des Représentants du Peuple ARP) ne signifie nullement qu’elle sera acceptée et incontestée par les partis politiques ou des couches défavorisées de la population dont elles se sentent victimes.
  • Compte tenu des contraintes et des pesanteurs ponctuant le contexte politique et social, le gouvernement et à sa tête Youssef Chahed, a-t-il une marge de manœuvre pour faire rétablir l’ordre républicain et la paix social ? Est-il en mesure de faire marche arrière et de supprimer les mesures contestées, comme le souhaite le noyau dur de l’opposition. Le scénario d’un revirement ne semble pas crédible ou viable, d’autant plus que la balle est déjà partie et que la LF 2018 a été déjà promulguée. L’option que le chef du gouvernement se concerte, de vive voix, avec ses opposants, qui aurait pu constituer une piste de solution, est maintenant torpillée après que Youssef Chahed ait pointé publiquement et directement le Front Populaire (FP).
  • Au même titre que le gouvernement, dont la communication à ce propos a été défaillante, mais à moindre degré, le carré de l’opposition (en effet, il ne s’agit de quelques partis), ayant levé son bouclier contre la LF2018 et accusé le gouvernement de paupériser le peuple, n’a pas lui non plus explicité le bien fondé de son désaccord ni comment, chiffres et analyses à l’appui, cette loi nuit au pays, restant dans le slogan, le cliché et le poncif. On peut ameuter le peuple par des leitmotivs, aussi pertinents qu’ils soient, mais juste pour un court moment, le peuple ne perdurera pas son mouvement contestataire sans comprendre vraiment les raisons profondes et les dessous véritables de ce tableau noir qu’on lui brosse.
  • Les dernières manifestations ont montré la démission de la classe politique tunisienne et son élite. Les partis ont accompagné les manifestants de leur regard, sans s’impliquer. Certains ont soufflé sur le feu, par des discours enflammés, voire même séditieux, d’autres ont préféré le rôle de spectateurs. Rares, parmi les détracteurs ostensibles de la LF 2018, pour ne pas dire aucun,  ont assumé leurs responsabilités politiques et morales pour organiser et encadrer les manifestations, évitant ainsi au pays de sombrer dans le chaos des saccages et des dérives criminelles. Coincés dans leur tour d’ivoire, regardant de haut le peuple d’en bas, ils ont laissé la rue s’exprimer seule et à sa façon, parfois dans le calme précaire et parfois dans le vandalisme le plus primaire.
  • Dans une démocratie, faire tomber un gouvernement n’est point illégitime, pour peu que l’opération soit menée au sein des instances de l’Etat, dans le respect de la Constitution et de la législation en vigueur et non en dehors. Notamment pour des partis exerçant dans le système et faisant partie de l’organe législatif, soit l’ARP. Comment se fait-il qu’on soit à la fois au cœur du système et œuvrer à sa chute ? N’y a-t-il pas là une forme de mauvaise foi ou d’hypocrisie politique?
  • Dans une démocratie, le pouvoir est censé être à l’écoute de la rue, saisir au vol ses messages pour rectifier le tir, s’il y a lieu. Ce n’est pas le cas dans une dictature où la rue est en droit, d’un point de vue politique, historique et moral, de renverser le système. Dans une démocratie, la rue propose mais ne commande pas, elle contribue à corriger la trajectoire gouvernementale qu’elle juge déviée et incompatible avec les aspirations populaire et non à faire tomber le gouvernement. Utiliser la colère de la rue, en alimenter la flamme et mettre l’huile sur le feu, pour l’enjeu politique et non pour l’intérêt national ou même pour ce que la rue appelle de ses vœux, est irresponsable et par trop opportuniste.
  • La LF 2018 a divisé Afek Tounes aussi bien dans son vote (4 pour et 4 abstentions), que dans la composition de son bureau directeur qui a accusé une saignée de démissions, notamment d’une partie de ses chefs historiques, vouant le parti à l’implosion. Ce qui montre, si besoin est, qu’Afek Tounes n’a pas vraiment une ligne politique claire, une discipline interne solide et reste l’otage des humeurs de son patron, Yassine Brahim. D’un autre côté, le Front Populaire(FR) a joué avec le feu et usé du double langage. Le paradoxe est saisissant : d’une part, il vote en faveur de l’article 39 (augmentation de la TVA de 1%), d’autre part, il rejette la LF 2018 tout en bloc. Il n’y a donc ni position de principe ni sens de la conséquence, comme si son vote a été à l’humeur du moment. Le FP a dit qu’il s’est trompé, soit ! Est-ce à son honneur de l’avouer ou à son détriment ?!
  • Quelques partis politiques tunisiens, soit par calcul sournois bassement politique et partisan, soit par pesanteur et gravité d’ordre idéologique, soit par myopie tactique, le FP étant en premier, agissent comme si le pays est encore sous le joug de la dictature et non dans un climat de démocratie, lequel suppose d’autres instruments d’action, d’autres approches de positionnement et de nouvelles manières de voir, d’analyser et de faire. Ressasser un discours soixante-huitard, anachronique, dans une large mesure et dissocié de la réalité ambiante et de l’enjeu du moment n’est pas, dans la Tunisie d’aujourd’hui, démocratiquement correct. Le dogme n’est pas seulement religieux et la marche à rebord de l’histoire est aussi une figure de fondamentalisme.
  • Nul doute que l’ombre de l’échéance électorale municipale s’est faufilée derrière le dernier mouvement social. L’idée serait de discréditer le gouvernement et, par-là, ses deux piliers, à savoir Nida Tounes et Ennahdha, pour tenter de rogner sur leur électorat et de se présenter comme alternative crédible et capable de mieux faire. Si le coup marchait, ce serait de bon augure dans la perspective des élections législatives et présidentielles de 2019. En cas de succès, ce tour de force est de nature à baliser le chemin et à conférer de meilleures conditions de réussite à un objectif autrement plus important. De toute évidence, nombre de partis, en particulier le FP, ont joué cette carte.

Voilà quelques enseignements, tirés à titre préliminaire, et non de conclusions définitives, sur le dernier mouvement social de contestation. Le moment n’est pas encore suffisamment mûr pour dresser tout le bilan et toutes les leçons.

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