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Tunisie : La jeunesse tunisienne et le syndrome de l’autodestruction

enfants La population tunisienne souffre d’un déchirement croissant, dans sa personnalité historique, dans son héritage culturel, dans sa manière de “vivre ensemble”, même dans son socle identitaire. Le tissu social est en dislocation rampante, les rapports sociaux interagissent dans le clivage et le conflit, les disparités de classe se creusent de plus en plus. Un contexte de crise permanente. Le traumatisme est ambiant, transversal et parfois tragique. Le déchirement est beaucoup plus ressenti par la jeunesse que par les autres catégories d’âge, parce que censée être constituer de forces vives, alertes, disponibles, résolues à faire ses preuves dans la vie active, dans l’espace public et dans la scène politique.

Ironie du destin ou retournement de situation, l’espoir n’est plus qu’un piège et la conviction qu’un handicap. La jeunesse tunisienne a été ostracisée, fragmentée et traitée plutôt en fardeau qu’en force, en problème plus qu’en solution, en comparse plus qu’en acteur. Par conséquent, sa réaction a été autrement plus fulgurante, beaucoup plus assourdissante, embrassant souvent des expressions en rupture avec la vie humaines dans toutes ses formes et en quête d’un idéal factice à contre-pied de l’instinct de vie et de l’ancrage social et culturel. Une réponse faussement idyllique confinant à la fuite en avant. Un terrible message. La fracture a retenti dans l’être social de la jeunesse tunisienne

La jeunesse tunisienne est aliénée, livrée à elle-même, en mort lente, sans perspectives ni certitudes. Un malaise existentiel profond et complexe  qui ronge, qui exclue, qui confine au déni de la vie sociale et de la vie tout court. La situation est pire après la révolution, insurrection pacifique menée à bout de bras essentiellement par la jeunesse, offrant en sacrifice une partie de sa fine fleur, sans qu’on ne lui reconnaisse son rôle, en bafouant son droit de participer à la construction de la démocratie et de la nouvelle Tunisie. La jeunesse n’est que la chair à canon. Divers canons, l’un pire que l’autre..

Depuis quelques années, notamment après la révolution, la Tunisie pleure ses enfants, du moins une frange, et déplore qu’ils se soient donné le mot pour précipiter le suicide collectif et marquer leur mort de différentes signatures, l’une plus douloureuse et plus insensée que l’autre. Dans divers domaines, le mode opératoire est le même. Ils ont donné leurs corps à la révolution, ils en font de même aujourd’hui à la postérité. Dans leur esprit, mourir pour un rêve aussi utopique et funeste soit-il vaudrait mieux que vivre une réalité dont ils sont exclus. C’est leur dernière bataille face à l’adversité et la résiliation. Ils donnent dans la mort un autre sens à leur vie, ils démissionnent pour acter leur hostilité au rejet social et leur repli sur une autre manière de voir l’horizon et de braver le présent et l’avenir. Ils brûlent leurs ailes, immolent leurs reliques et mettent le feu à leurs jardins secrets.

N’a-t-on pas remarqué le nombre croissant de suicides chez les jeunes ? Et ceux qui s’immolent par le feu ! Chaque jour sa tragédie pour les familles et pour les tunisiens. Un véritable drame national. La misère morale est parfois plus effroyable et ingérable que l’indigence socioéconomique, laquelle arrache les jeunes de leur socle et les contraint à fuir leurs repères, aussi ancrés qu’ils soient, et à rechercher d’autres pistes pour s’affirmer et se reconstruire.

Sur le plan politique, la démission de la jeunesse tunisienne est criarde et flagrante. A en juger par sa participation aux échéances électorales que la Tunisie a vécues ces dernières années. Par manque de confiance, de conviction ou d’implication, les jeunes tunisiens ont déserté l’espace politique. Sur un autre plan, la classe politique, enlisée dans un discours partisan et dans une logique de butin ou de conquête du pouvoir, n’a pas pu ou su ou voulu développer les arguments idoines pour intégrer cette catégorie dans ses rangs et de l’intéresser aux affaires publiques. Donc, une double contrainte expliquant, dans une certaine mesure, le désintérêt de la jeunesse tunisienne par rapport à la chose politique.

Sur le plan socioéconomique, la jeunesse tunisienne, rongée par le chômage, l’exclusion et la privation, cherche à s’en sortir. Tous les moyens sont bons, quitte à  embarquer sur les bateaux de la mort pour joindre le présumé Eldorado européen et à sacrifier leur vie au large de Lampedusa, entassés sur de vieux rafiots. Une traversée, aux terribles conditions, bravant tous les risques, au péril de leur vie, pour échouer sur quelques plages italiennes très hostiles, dépossédés de tout, même de leur humanité et de leur illusion. Voilà comment un rêve fou tourne à la tragédie. Un naufrage sur divers plans. Leur choix de migration, sur une douteuse épave pleine à craquer, est d’abord un cri de cœur et un appel de détresse. Une fuite en avant autant compréhensible qu’inacceptable, du moins pour la société.

En revanche, et sur le même plan, quoique chargé cette fois-ci d’une dose plutôt idéologique, une frange de la jeunesse tunisienne, faute de réponse et d’enracinement, a trouvé refuge dans l’islamisme radical et l’extrémisme djihadiste. La tentation est idéalisée dans la mesure où elle propose une identité de groupe face au déracinement, offre une communauté face à la marginalisation, met en perspective des objectifs à ceux qui n’en ont pas. Dans cette occurrence, le djihadisme est un levier beaucoup plus social que mystique, c’est un combat pour s’affirmer en tant qu’individu et non pour faire triompher une cause religieuse. On s’identifie à un groupe extrémiste armé pour remédier à un mal de vivre ambiant, à un grave traumatisme existentiel.

Désormais, on nourrit une mission exaltante alors que jusqu’ici on en est dépourvu. Quelque part, peut-être que la mouvance djihadiste offre un ordre moral et une échelle de valeurs et de principes (aussi critiquables qu’ils soient à tout point de vue) que le modèle de société tunisien élude ou occulte. Le désespoir de la jeunesse tunisienne est le creuset de la radicalisation, ce n’est nullement une irruption spontanée et imprévisible de piété ou de quête de moralisation. Un problème d’inégalité sociale et de fracture économique beaucoup plus qu’un conflit de foi. L’aveu d’échec d’un modèle de développement et d’une société incapable de valoriser sa jeunesse, d’être à son écoute et de lui proposer un idéal. La religion n’en est que le prétexte et l’alibi.

Aussi convient-il de souligner que la mouvance djihadiste, forte d’une incontestable assise financière, enrôle en contrepartie sonnante et trébuchante. L’appât du gain et la possibilité de butin constituent un solide facteur de recrutement. L’endoctrinement n’en est pas le premier mécanisme, ce n’est qu’une phase ultérieure. Disposer d’un certain pouvoir économique, pour celui qui n’en a jamais détenu, est un motif supplémentaire de mobilisation. Séduire par l’argent est une autre facette de racolage et d’embrigadement. Les recruteurs s’en donnent à cœur joie, convaincus d’avoir trouvé le bon filon et la recette appropriée. Ils ne lâchent leurs proies qu’une fois transférées aux fronts.

La mouvance djihadiste joue sur différents tableaux et diverses fibres. Un seul dénominateur commun, à savoir le désespoir et la farouche volonté de s’en affranchir au plus vite et à moindre frais: la précarité sociale, l’incertitude culturelle, l’instabilité intellectuelle et le dénuement économique des jeunes ciblés. Chacun selon sa corde et son point faible. Les recruteurs savent où le bât blesse et où mettre le paquet. D’une certaine manière, ces jeunes ont été enlevés avec leur consentement et leur complicité, à un âge où ils sont vulnérables, influençables. Ils sont désormais formatés à cette culture de repli et de rejet, après un lavage de cerveau en règle, les garçons, se croyant investis d’une mission divine.Ils ont  changé de peau, de pratique et d’identité religieuse. D’un islam de pondération, de sérénité et d’ouverture, ils ont sombré dans un islam radical, introverti et violent.

En conclusion, au-delà de la typologie de réactions, les travers de la jeunesse tunisienne traduisent l’échec de la société à valoriser, responsabiliser et prendre en charge cette frange de la population. Depuis la révolution, le malaise est de plus en plus profond et complexe d’autant plus que les gouvernements successifs ont totalement failli sur toute la ligne dans les domaines étroitement liés à la jeunesse, incapables de reconstruire la confiance, de tarir les sources de la désespérance et d’adresser un message fort et crédible, adossé à une stratégie fiable et opérationnel en faveur de la jeunesse. Celle-ci, délaissée par les autorités publiques et les forces de la société, a été happée par d’autres modèles, d’autres identités et d’autres perspectives dans laquelle une partie croyait se réaliser et s’épanouir.

L’éducation est la trame de fond, le siège de la descente aux enfers, plus adversaire que complice, aux yeux de la jeunesse. Le paradoxe est autant saisissant que destructif. L’éducation nationale n’est plus un ascenseur social, un formateur ou un levier d’épanouissement intellectuel, social et culturel. L’école a perdu de son lustre et de son rôle. Le système éducatif ne produit pas une jeune élite pétrie de citoyenneté et de connaissance, rayonnante de vie et d’avenir mais fabrique des jeunes au savoir défaillant, voués au broyeur du chômage, de la marginalisation et de l’interdit. La jeunesse tunisienne n’a pas raté le coche, elle n’en a pas eu. Depuis belle lurette, les occasions ont été gâchées parce que rarement offertes sinon jamais.

Un ministère de la jeunesse et du sport, qui engloutit son budget dans le sport, au mépris de la jeunesse. Un Observatoire Nationale de la Jeunesse, myope et infirme, qui n’observe rien et ne fait rien bouger. Quid du réseau des maisons de jeunes ?! Structures qui attirent plus de mouches que de jeunes. Il est grand temps de revoir de fond en comble tout le système d’encadrement de la jeunesse tunisienne. A trop s’en ficher, la jeunesse tunisienne, censée pétiller de vitalité et d’espoir, est devenue une bombe à retardement, un champ de mines. Une catégorie sociale où la mort, dans toutes ses expressions, prend le pas sur la vie, où la culture de démission, dans toutes ses formes, supplante la culture de participation et où l’illusion d’idéal et de nouvel ordre évince l’héritage et la richesse de l’histoire commune.

Avec une jeunesse mutilée, entravée et écartée, l’avenir même du pays est menacé.

 

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