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Tunisie ; L’appel de Rached Ghannouchi à boycotter les commerces d’alcool, entre le spirituel et le spiritueux !

Tunisie ; L’appel de Rached Ghannouchi à boycotter les commerces d’alcool, entre le spirituel et le spiritueux !

Après avoir réclamé, haut et fort, en Avril 2011, de bannir progressivement l’alcool en Tunisie, Rached Ghannouchi, égal à lui-même et fidèle à sa vision, en a remis une nouvelle couche en appelant à boycotter les établissements et les grandes surfaces vendant l’alcool. Décortiquons cet appel sur maints axes :

Sur le plan économique :

Les boissons alcoolisées sont parmi les produits les plus taxés et, de ce fait, alimentent grandement les caisses de l’Etat. En outre, elles sont, dans une large mesure, un produit local dont la culture, le traitement et la production nourrissent nombre de régions et emploient une partie de leur force active. Il ne s’agit donc pas seulement d’un produit à consommer mais notamment une source de revenu, un secteur d’investissement et d’emploi, un vecteur de développement régional. Bref, un facteur de stabilité sociale dans les régions connues pour leurs vignobles et leurs traditions vinicoles.

En plus, l’appel à boycotter ces produits pourrait être, dans une certaine mesure, assimilé à un appel au sabotage : Rompre l’équilibre socioéconomique des régions en question et à tarir les ressources de l’Etat d’autant plus que, selon des estimations publiées ci et là, les recettes fiscales sur les boissons alcoolisées, au titre de l’année 2013, seraient de l’ordre de 170 Millions de Dinars. En outre, ce genre d’appel déforme davantage l’image du pays et adresse un message préjudiciable à un secteur, déjà lourdement handicapé, à savoir le tourisme, la première source de devises dans les finances publiques.

Sur le plan législatif :

Dans le dispositif juridique national, aucune loi ou réglementation n’interdit la vente ou la consommation d’alcool, elle sanctionne uniquement les manifestations d’ivresse transgressant la loi. Même plus, dans certains cas d’infraction, l’état d’ivresse est admis comme circonstance atténuante. Donc, l’appel au boycott, qui suggère l’idée d’interdiction, est une forme d’atteinte au droit et à la liberté individuelle et une manière d’agir au mépris des textes législatifs. En tout état de cause, la vie quotidienne des tunisiens est régie par  tout un dispositif de lois. Tant qu’on en respecte les dispositions, il n’y a pas lieu de craindre l’appareil répressif de l’Etat ou d’accepter des sommations et autres règles que le droit interne n’a pas énoncées. Cependant, les interrogations ont la peau dure : Voudrait-on, à terme, remodeler l’architecture législative tunisienne, et par là, le comportement des tunisiens ? Aurait-on commencé par adresser un appel de boycott pour aboutir finalement à une interdiction en bonne et due forme ? La question mérite d’être posée !

Sur le plan sociopolitique :

Il est quand même révélateur de constater que chaque fois que la Troïka est dans une mauvaise passe, on monte en épingle le piège de la controverse sur des questions qui n’ont jamais constitué un problème de société ou un motif de conflit entre les tunisiens. Après la polémique et le tollé sur l’identité, la polygamie, la chariaa, le Code de Statut Personnel, le tour est maintenant à l’alcool. Un faux problème, un subterfuge  pour corrompre le débat de société et détourner l’opinion publique tunisienne des véritables sujets d’intérêt et d’enjeu comme la pauvreté, le coût de la vie, l’insécurité, le chômage, la violence, le déséquilibre régional, l’insalubrité publique.

En outre, et ce qui est le plus grave, l’appel au boycott risquerait d’être perçu, par la frange extrémiste de la population, ou même par le noyau dur de la milice nahdhaouie, comme un consentement tacite à investir les grandes surfaces et imposer de facto et par la force le boycott. Des invasions en règle avec leur lot de scènes d’intimidation et de violence  sont à craindre. Ce scénario catastrophe, qui n’est pas à écarter, ne serait qu’une étape devant aboutir à l’interdiction pure et simple de la vente d’alcool. Et là, le cas échéant, les portes seraient ouvertes à tous les abus. Tout et n’importe quoi pourraient relever du sacrilège ou de l’atteinte au sacré.

Sur le plan culturel :

La société tunisienne a toujours été ouverte, modérée, moderne et séculière. Tenter d’en altérer les fondements et d’en bipolariser et opposer la population entre musulmans et mécréants est une entreprise à haut risque. Il n’y a jamais eu des lignes de rupture ou de confrontation entre les adeptes de Bacchus et les fidèles des mosquées. Les tunisiens, bons vivants et tolérants, s’acceptent mutuellement sans a priori et vivent en bonne intelligence et en totale harmonie. Derrière l’appel au boycott se faufile l’idée d’exclusion et de rejet de l’autre, idée qui n’a jamais constitué un ferment de la personnalité tunisienne. Par là, on frôle l’excommunication et on creuse le lit de la discorde.

En conclusion, la consommation de boissons alcoolisées n’est pas franchement interdite par le droit et elle n’est pas une tare sociale ou une défaillance morale. Il s’agit d’une pratique tolérée par la société. Certes, la consommation d’alcool, sans modération, est nuisible à la santé, au budget et à l’ordre familial mais elle relève du libre arbitre de tout un chacun et de son échelle de vie. Vouloir défigurer la nature profonde des tunisiens et son modèle de société (c’est de ça qu’il s’agit en dernière analyse) est une opération absolument vouée à l’échec même en cas d’emploi de la force et de la violence qu’il soit légitime ou non et de recours à la dictature de la loi. C’est ramer à contre courant des pesanteurs de l’histoire et de la culture.

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