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Tunisie: La liberté d’expression ou la seule bougie défiant obscurité ambiante

Dans cette grande chambre froide et obscure à tous les recoins qu’est l’actuelle république tunisienne, seule une orpheline bougie résiste à la noire adversité et aux sombres perspectives, qui continue de scintiller tel un défi et d’éclairer un tant soit peu, quoique de toute sa flamme, la voie vers la porte ouvrant sur la relance et la lumière, à savoir la liberté d’expression, l’unique acquis de la révolution, l’unique fleur dans le jardin de la république que les herbes sauvages cherchent à pourrir. Certes garantie par les dispositions constitutionnelles, mais la liberté d’expression fait face aux contingences transitionnelles et aux pesanteurs politiques.

En effet, des doigts occultes et des mains invisibles, dans l’antichambre du pouvoir et derrière le prisme partisan ou mercantile, œuvrent à étouffer le petit feu que la bougie se consume à faire encore étinceler malgré tout. Il y a des hommes de paille, derrière leurs foyers de résistance et de subversion, qui se démènent, pour de ténébreuses raisons, à lui faucher l’éclat, aussi limité soit-il, à lui détourner la chaleur que l’état glacial de la situation politique, économique et sociale entoure de tout bord et à tout instant. Même si la situation est irréversible, le risque de tentatives de retour de manivelle n’est pas à exclure tant l’environnement politique tunisienne est traversé paradoxalement par des vents contraires.

Entre le droit et l’abus, la liberté d’expression se perd en conjectures et tente de survivre dans un contexte de confiscation et de remise en cause, sur fond de combat d’arrière-garde, au motif de conserver des intérêts autant louches qu’anachroniques. Le seul étendard est menacé par des hommes formatés à la culture d’obéissance, orphelins de la dictature déchue, imperméables au changement. De tels hommes d’ombre constituent un danger pour la démocratie tunisienne naissante, encore vulnérable, incapable de s’appuyer sur un solide socle socioéconomique pour grandir et s’enraciner. En effet, la démocratie n’est pas seulement politique, elle est aussi et surtout économique et sociale. Sans le pilier socioéconomique, la démocratie est infirme et sans la colonne politique elle est arbitraire. La démocratie ne peut être debout et avancer si l’un de ses trois piliers fait défaut.

En termes de liberté, le pas en arrière n’est bien sûr pas à l’ordre du jour mais le pas en avant est difficile à effectuer. Le peuple l’a offerte à une élite dont une bonne frange s’est avérée ingrate et irresponsable, usant de cette manne non pour faire évoluer le pays ou contribuer à son processus de démocratisation et de développement mais pour se frayer un chemin vers le trône quelles que soient les méthodes et les tournures. N’importe quelle critique est perçue comme une agression, chacun se croyant l’unique détenteur de la vérité. Il y a peu ou prou de débat d’idées ou de confrontation de programmes, juste la foire d’empoigne. La scène politique tunisienne s’apparente beaucoup plus au marché aux puces où tout le monde braille en même temps qu’à une tribune de bonne émulation et saine rivalité.

Même le démocrate le plus convaincu et le plus farouche agit, sans s’en rendre compte, contre la démocratie quand il a un discours haineux, quand il bafoue la différence, quand il s’entête à avoir raison, sans concession ni recul. Dans ses mains, la liberté d’expression est un sabre qu’il brandit pour décapiter. En tout cas, la démocratie est beaucoup plus desservie par ses partisans que par ses adversaires. Se déclarer chantre de liberté et en même tordre le cou à l’avis opposé et clouer le bec à ses adversaires constitue un acte despotique qui ne dit pas son nom et un poignard dans le dos de la démocratie. On peut prôner, par le verbe, la démocratie et, en même temps, lui trouer la peau par l’acte.

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