Tunisie : Normalisation avec l’entité sioniste, entre la criminalisation et la banalisation

Après le récent  massacre perpétré à Gaza, la criminalisation de la normalisation avec l’entité coloniale sioniste est plus que jamais à l’ordre du jour de l’agenda national et bénéficie d’une plateforme d’appui de plus en plus large dans l’opinion publique tunisienne. Sur la scène politique, au sein de la Troïka et dans les couloirs de l’Assemblée Nationale Constituante (ABC), le sujet continue à défrayer la chronique et à nourrir la controverse, outre les revirements et les manœuvres de dernière minute dont il a fait l’objet ces derniers temps.

Le retournement de position d’Ennahdha

En effet, le parti Ennahdha a complètement retourné la veste à ce propos et s’est délié de son engagement de consacrer, dans la constitution,  le principe de criminaliser la normalisation. Il n’est pas superflu de préciser qu’Ennadha n’a pas hésité à claquer la porte de la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique, présidé alors par le professeur Yadh Ben Achour, en signe de protestation justement contre les velléités de certains membres d’éluder le principe de criminalisation. Après avoir pris les rennes du pouvoir, et certainement soumis à des pressions externes, Ennahdha a changé de position et de discours, jetant les ponts avec l’entité sioniste et faisant le lit de la normalisation.

Outre le Diktat occidental, les visites de Rached Ghannouchi à Washington et à Davos et sa rencontre avec les représentants du principal lobby sioniste, à savoir l’AIPAC, ont modifié la posture d’Ennahdha, formation politique désormais acquise aux thèses de normalisation.

Sur un autre plan, le sujet baigne dans une franche confusion et les pontes d’Ennahdha ne font que cultiver davantage l’ambigüité. Il est question de criminalisation de la normalisation et non de normalisation et de relations diplomatiques. Ils s’appuient sans vergogne sur cette équivoque pour noyer le poisson. Dans le cadre de la célébration de la journée de la terre, à Béja en Avril 2012, Rached Ghannouchi s’est fendu d’un “Il ne peut y avoir de normalisation avec Israël“, comme si la question se situe à ce niveau, assenant que “le problème des musulmans est avec le sionisme et non pas avec le judaïsme“. Une si insidieuse manière d’enfoncer des portes ouvertes. Pour le commun des mortels tunisiens, il est difficile d’en saisir la subtilité et  de comprendre la nette différence entre rejeter la normalisation et la criminaliser. Ennahdha surfe sur la vague linguistique pour faire  occulter son désengagement par rapport au principe de criminalisation. Une volte-face perçue beaucoup plus comme un acte de trahison que comme un repositionnement politique.

Notre chef de diplomatie, Rafik Abdessalem a été plus direct et moins évasif en faisant part , en Mars 2012, de son opposition à l’adoption d’une clause dans la Constitution criminalisant la normalisation avec l’entité coloniale sioniste, arguant que la constitution est composé de principes généraux, concédant toutefois que le gouvernement n’établira pas de relations avec cette entité. Sur la même lancée, Sahbi Atig, président du bloc d’Ennahdha à l’ANC, a affirmé, le 30 Octobre en séance plénière, que “le peuple tunisien est totalement opposé à toute forme de normalisation avec l’entité sioniste“. Droit dans ses bottes, et en guise de bouclier, Sahbi Atig n’a pas hésité à déclarer que ” Ismail Haneya, le chef du gouvernement palestinien dans la bande de Gaza et leader du mouvement Hamas, a demandé de ne pas mentionner la criminalisation de la normalisation avec l’entité sioniste dans la constitution tunisienne“. Déclaration aussitôt et non moins fermement démentie par le porte parole du gouvernement palestinien. De son côté, Tarek Dhiab a apporté sa voix au chapitre et annoncé, en Avril 2012, que ” Nous aussi, s’il nous parvenait une aide d’Israël, nous l’accepterions, il n’y a pas de problèmes“.

Donc, aucun mot sur le principe de criminalisation, sujet devenu pratiquement tabou au sein d’Ennahdha. Que des clins d’œil à l’adresse de l’occident.

Dissension au sein de la Troïka

Pour les autres parties de la Troïka, notamment le CPR,  la  position semble plus tranchée. En effet, le CPR fait le forcing pour demander à l’ANC d’inscrire la criminalisation de la normalisation des relations avec Israël dans la future Constitution. Abdelwaheb Maâtar, Ministre de la Formation professionnelle et de  l’emploi,  a signalé, lors d’une rencontre sur le thème «une Constitution qui ne criminalise pas la normalisation avec Israël ne nous représente pas», tenue à Sfax en Septembre 2012,  “la libération» de la Tunisie passe nécessairement par l’inscription de la criminalisation dans la Constitution “. Pour sa part, Mustapha Ben Jaâfar, homme fort d’Etakkatol et président l’ANC, a réduit cette question, pourtant chargée de tension, de rivalité et de symbole, à un simple discours extrémiste et minoritaire, soulignant que la normalisation des relations avec Israël n’est bloquée que par une minorité de nationalistes extrémistes.

Il est donc clair qu’au sein même de la Troïka, la question partage grandement. Il en est de même à  l’ANC, compte tenu des rapports de force. Pourtant Farida Labidi, présidente de la commission des droits et des libertés à l’ANC,  a annoncé, le 31 juillet 2012, que la majorité des membres de la commission en question ont voté en faveur de la criminalisation de toute forme de normalisation avec l’entité sioniste. Outre le Pacte Républicain (adopté à l’unanimité par la Haute Instance en Juin 2011) dont le texte met l’accent, entre autres, sur la nécessité de faire face à toutes formes de normalisation avec l’entité sioniste. Dans la foulée, il n’est pas vain de rappeler que, dans son article 27, l’avant-projet de Constitution préconise la criminalisation.

La normalisation entre arguments et contre-arguments

Les partisans, déclarés ou dissimulés, de la normalisation avancent nombre d’arguments pour étayer leur position, dont notamment :

  • Sur le plan socioéconomique, la normalisation ouvrirait les mannes du bloc occidental et élargirait la base et le volume de soutien à notre pays.
  • Sur le plan politique, pourquoi s’entêter à être plus royaliste que le roi dès lors que les palestiniens négocient directement avec l’entité sioniste.
  • Sur le plan idéologique, pourquoi nourrir l’amalgame et raviver et exacerber la rivalité  confessionnelle Islam/Judaïsme.
  • Sur le plan institutionnel, pourquoi soumettre le stratégique (Constitution) au conjoncturel (Diplomatie), dès lors que les relations entre pays évoluent en fonction des intérêts nationaux et du contexte international, donc par définition et par essence flexibles et dynamiques. Inscrire le principe de criminalisation dans la constitution c’est plomber les ailes des futures générations et confisquer, à l’avance, leur libre arbitre et leur marge de choix.
  • Sur le plan juridique, pourquoi diaboliser la minorité tunisienne partisane de la normalisation et attenter à sa liberté d’expression, de pensée et de conscience. Criminaliser la normalisation est une atteinte aux droits de l’homme. Même Human Rights Watch en a exprimé ses inquiétudes.

En réponse, il y a lieu de mettre l’accent sur les principaux éléments suivants :

D’abord, sur le plan socioéconomique, l’exemple égyptien et même jordanien, montre que la normalisation des relations, à travers un accord de paix, n’a pas généré de gains significatifs. L’Egypte enregistre, en moyenne, un taux de pauvreté  beaucoup plus important  qu’en 1978 (Camp David) et continue de vivre sous perfusion des aides américaines. En étant l’otage, l’économie égyptienne n’a pas décollé pour autant et le contexte socioéconomique est de mal en pis.

Ensuite, sur la scène international, l’entité sioniste a toujours agi en hors la loi.  Auteur de multiples crimes contre l’humanité, foulant au pied le droit international et toutes les résolutions des Nations Unies, l’entité sioniste utilise le terrorisme d’Etat et érige la purification ethnique en stratégie. Quelle forme de normalisation est-elle recevable avec ce rejeton incestueux de l’impérialisme fort de l’impunité,  de la complicité occidentale et la complaisance des dictatures moyenâgeuses arabes. Un Etat voyou, crée de toutes pièces grâce aux puissances vainqueurs de la deuxième guerre mondiale et à la collusion des Nations Unies, et dont les mythes fondateurs reposent sur une plancher de mensonges et de contre-vérités.

Enfin, le sionisme, dont le terme trouve étymologiquement racine de l’hébreu Sion, nom des collines de Jérusalem, est à la fois une idéologie et un mouvement politique, qui à sa naissance n’a pas de fondements religieux. Donc, prendre position contre le sionisme ne veut aucunement dire s’en prendre à la religion juive. Cependant, jouer l’amalgame et accuser d’antisémitisme ceux qui contestent l’entité sioniste est une manœuvre politique et médiatique que celle-ci instrumentalise et élève comme un épouvantail. Bref, une stigmatisation aussi infondée qu’arbitraire.

Sur un autre plan, face à l’infernale machine de guerre coloniale sioniste, il est indécent d’évoquer les droits de l’homme pour justifier quelconque normalisation. En outre, la loi est un fait de majorité. Mais sans opprimer la minorité, celle-ci est tenue de respecter l’avis majoritaire, d’autant plus qu’en Tunisie une quasi unanimité se dégage contre la normalisation avec l’entité sioniste. Le principe de criminalisation est donc en tout point conforme à l’avis de la population.

Le devoir de mémoire

 Il y a un devoir de mémoire et de dignité. Aucun tunisien ne peut oublier  que l’entité sioniste a commis des agressions contre notre pays alors que la Tunisie n’était ni sur la ligne du front ni se déclarant en guerre. En Octobre 1985, l’armée de l’air sioniste a attaqué et bombardé la banlieue de  Tunis, le quartier général de l’OLP à Hammem Chott. Cette lâche attaque, baptisée opération Jambe de bois,  restera dans annales onusiennes comme l’unique cas où les Etats Unis n’ont pas brandi, comme à l’accoutumée, leur droit de véto au Conseil de Sécurité, étant précisé que l’administration américaine en a usé à 80 reprises pour protéger les intérêts sionistes. Ce crime, massivement condamné, est par contre resté jusqu’à ce jour impuni.

L’assassinat d’Abou Jihad, fondateur d’El Fath, numéro deux de l’OLP et stratège d’El Intifadha, sur le sol tunisien, en Novembre 1988, par un commando du Mossad, marque encore vivement l’esprit des tunisiens. Crime odieux que le gouvernement sioniste vient de reconnaitre officiellement il y a quelque jours, montrant, si besoin est, son arrogance et sa nature criminelle.

 Est-ce fortuit que la reconnaissance de cette assassinat politique intervienne en ce timing-là, soit à la veille de l’opération “pilier de défense” contre la bande de Gaza ? Est-ce par hasard qu’à la veille de chaque échéance électorale l’entité sioniste lance la campagne dans un bain de sang palestinien ? Est-ce  accidentel que cette politique israélienne d’extermination et de vandalisme opère toujours dans l’omerta, l’impunité et la conspiration internationale du silence ? Est-ce gratuit que le dernier massacre de Gaza soit perpétré alors que l’autorité palestinienne se prépare à demander aux Nations Unies d’élever le statut de la Palestine d’observateur au rang d’Etat non membre (la demande sera soumise au vote le 29 Novembre 2012 à l’Assemblée Générale. Aux dernière nouvelles, la demande bénéficie de 150 voix favorables sur 192) ? Les pressions exercées par les Etats Unis et l’entité sioniste pour dissuader les palestiniens d’aller au bout de leur idée ont été vaines. Il n’est pas exclu que le dernier massacre de Gaza soit la manière forte employée par l’entité sioniste pour faire avorter le projet palestinien.

Les principales résolutions onusiennes favorables aux palestiniens sont restées lettres mortes. Ceci coule de source si l’on sait que ce sont les Nations Unies elles-mêmes qui ont décidé (en 1947)de partager la Palestine entre un Etat juif et un Etat arabe et de créer l’Etat sioniste (en 1948), donnant ainsi libre cours à son projet colonial et autorisant la guerre d’extermination et  d’expulsion des palestiniens dont les exactions et les forfaits se poursuivent jusqu’à nos jours..

Les données ont la peau dure et résistent malgré tout à la banalisation :

  • Les réfugiés palestiniens sont au nombre de 11 Millions qui attendent de recouvrer leur droit de retourner à leur terre colonisée et occupée par la force sioniste suite à un complot international, comme stipulé dans la résolution 194 sur le droit au retour adoptée le 11 décembre 1948 par l’Assemblée générale des Nations unies. Elle décide, à la suite du départ forcé de centaines de milliers de Palestiniens : “ qu’il y a lieu de permettre aux réfugiés qui le désirent, de rentrer dans leurs foyers le plus tôt possible et de vivre en paix avec leurs voisins, et que des indemnités doivent être payées à titre de compensation pour les biens de ceux qui décident de ne pas rentrer dans leurs foyers et pour tout bien perdu ou endommagé lorsque, en vertu des principes du droit international ou en équité, cette perte ou ce dommage doit être réparé par les gouvernements ou autorités responsables”. Depuis, ni retour ni indemnisation. Quant au terme ” le plus tôt possible”, cela fait plus de 64 ans qu’il perdure. s’agit plutôt d’un doux euphémisme.
  • Un million et demi de palestinien vivent dans des conditions inhumaines suite au blocus meurtrier imposé à Gaza dont le siège dure depuis 2006. Blocus que toute la Communauté Internationale a condamné sans que quiconque joigne l’acte à la parole pour le briser.
  • 12.000 prisonniers palestiniens croupissent dans les geôles et autres cachots sionistes.
  • 250.000 palestiniens ont été expulsés en douce depuis 1967.
  • Politique d’édification des colonies qui continue sur un rythme effréné malgré les appels de la Communauté Internationale à en stopper le processus.
  • Politique de développement (Apartheid) séparé menés à l’encontre des palestiniens de 1948.
  • Judaïsation soutenue de la ville sainte d’El Qods

Les données objectives et non moins incontestables ci-dessus mentionnées ne sont que les éléments symptomatiques d’une situation beaucoup plus endémique et sombre. Parler de normalisation dans ce contexte est une insulte au genre humain et à l’avenir.

En conclusion, pour ces raisons, et pour plein d’autres, le principe de criminaliser la normalisation avec l’entité sioniste est d’abord un message contre une entité sioniste colonial et criminelle, édifiée sur un socle de complicité, d’impunité et d’agression. Ensuite, un soutien apporté aux palestiniens dans leur légitime quête de liberté afin que le printemps arabe donne naissance au printemps palestinien. Enfin, il s’agit de rétablir la vérité, de préserver la souveraineté nationale et de donner un sens à la sacralité de la vie, de la justice et des droits de l’homme.

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