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Tunisie : Y a-t-il un Erdogan parmi les leaders d’Ennahdha ?! (Partie II)

Tunisie : Y a-t-il un Erdogan parmi les leaders d’Ennahdha ?! (Partie II)

Face à face, AKP et Ennahdha

Parallèlement à leur contiguïté idéologique, aussi bien l’AKP qu’Ennahdha rejettent le qualificatif de parti islamiste, terme utilisé, de leur avis, par les occidentaux pour discréditer leur mouvement, qui est composé de différentes branches et réalités, mais, par contre, se revendiquent de la mouvance islamiste. Dans leur discours, ils semblent partager  le même souci de moraliser la vie publique. Ils déclarent que leur objectif majeur n’est pas de ré-islamiser la société mais d’enraciner les valeurs et principes de l’Islam, un Islam, disent-ils, ouvert sur son environnement national et international.

Sur un autre plan, Ennahdha fait valoir le modèle de laïcité reconstruit par l’AKP, un modèle modéré, inclusif et consensuel, à la différence du modèle kémaliste (préconisant une laïcité de combat plutôt autoritaire, rigide et tranchante).

 Hormis les lignes de croisement d’ordre essentiellement idéologique, maints éléments, et non des moindres, partagent les deux partis :

  • Comme la Tunisie par rapport à la Turquie, le parti Ennahdha n’a pas capitalisé un grand vécu en matière d’expérience démocratique et de gestion publique. Donc, le parti Ennahdha ne s’appuie pas forcément sur de solides fondations et ne se prévaut pas d’une quelconque expérience de l’Administration et de l’Etat comme c’est le cas pour l’AKP, outre qu’il ne dispose ni des  mêmes compétences ni des mêmes référents.
  • Ennahdha est partie prenante dans les tractations en cours sur la définition de l’ordre constitutionnel, donc en mesure de l’imprégner de sa vision. En revanche, l’AKP, à sa naissance,  a trouvé un cadre constitutionnel opérationnel dont ledit parti n’a pas négocié les fondements et les contours mais s’est fondu tout naturellement  dans l’héritage laïc et démocratique, existant depuis 1923,  qu’il ne cesse résolument de revendiquer au même titre que  l’opposition kémaliste.
  • Les leaders d’Ennahdha, longtemps victimes d’exclusion, de censure, d’emprisonnement, de torture, et d’exil, n’ont pas participé à l’édification du paysage politique, c’est à peine actuellement qu’il découvre l’environnement tunisien et tente de contribuer à la construction,  ce n’est pas le cas de l’AKP, qui a  intériorisé le pluralisme, l’économie de marché et la démocratie tout en conservant son engagement religieux.
  • Contrairement à l’AKP qui, dès le départ, a adapté son discours, son programme et sa vision au contexte laïc et démocratique turc, le parti Ennahdha ne semble pas disposé à jouer le jeu démocratique et accepter le principe d’Etat civil et d’alternance au pouvoir. Des boulets d’un autre âge semblent lester sa marche, outre le conflit interne entre le noyau dur et  l’aile modéré. Par conséquent, Ennahdha n’a pas la même unité de vue, la même démarche commune et la même cohérence de groupe que l’AKP.
  • L’AKP est actuellement le dernier représentant  de l’Islam politique en Turquie, un parti qui, sans se déroger à sa base religieuse, a naturellement intégré la réalité constitutionnelle, politique, sociale et culturelle structurant la société turque. Ils n’en ont jamais été coupés, bien au contraire ils en ont été le produit, disposant d’un grand capital de vécu démocratique et d’une longue expérience de l’Etat et d’un gisement de compétences, contrairement aux leaders d’Ennahdha, exilés ou emprisonnés, donc forcément coupés de la réalité tunisienne depuis de plus de trente ans, parachutés au pouvoir sans réelle expérience ni véritable programme.
  • L’Islam politique turque était arrivé au pouvoir, avec l’APK, après avoir procédé à sa propre “révolution culturelle” ; D’abord, il s’était séparé de son aile dure et placé le processus d’adhésion à l’Union européenne au centre de son programme. Et ensuite, et en conséquence, il a opéré une mutation dans son approche, en substituant l’opposition séculière et ouverte au sein du système à l’opposition systématique contre le système et contre l’Occident. L’APK a proposé un autre discours que celui longtemps ressassé par le parti Refah (ancêtre de l’APK avant la scission) et son chef historique, Necmettin Erbakan, tentant d’islamiser la société turque. Donc, l’APK a fait valoir un islamisme pragmatique, ouvert et conciliable avec la laïcité et la démocratie, en nette rupture avec l’ancienne stratégie visant à renverser le système laïc turc. Pourtant élève protégé de Necmettin Erbakan,  Recep Tayyip Erdogan a su trancher dans le vif et tirer les conclusions idoines selon lesquelles seule une approche progressive, intégrée et dépouillée de toute idée fondamentaliste a une chance d’aboutir. En revanche, Ennahdha ne semble pas en mesure de faire sa propre transition interne et de se délester de son aile dure. Le parti est encore tiraillé entre deux camps, entre deux visions, entre deux discours et entre deux programmes, ce qui est de nature à handicaper sa marche à terme.
  • Pour l’AKP, il ne s’agit pas d’islamiser ou ré-islamiser la société turque ou d’ériger l’Islam comme système de gouvernance mais de moraliser la vie publique, d’enraciner les valeurs de l’Islam et valoriser l’identité musulmane auprès de la base populaire. Sur ce plan-là également, Ennahdha semble partagé, il ne parvient pas à construire sa propre identité en tant que parti politique et ni à se positionner définitivement entre le politique et la prédiction, deux dimensions dont pâtissent le discours, l’action et l’image de ce parti, d’où double perception.
  • L’émergence de l’APK  a non seulement permis de donner une autre image de l’Islam politique, compatible avec la laïcité et la démocratie mais notamment de débloquer le système turc. Alors que pour Ennahdha l’ordre constitutionnel est en cours de construction, dans un pays épuisé par des décennies d’autocratie, sur les ruines du système déchu.
  • Pour gouverner, l’APK n’a compté que ses forces vives sans avoir besoin de contracter des accords de coalition, ce n’est pas le cas d’Ennahdha qui, à défaut d’une reposante majorité, a recouru à des  alliances contre nature. Nul doute que le contexte était différent à divers titres. Cependant, l’APK a une stratégie et un programme pour gouverner, contrairement à Ennahdha, dont l’ambition première était de prendre le pouvoir sans se munir au préalable d’une stratégie ni disposer de suffisamment de moyens techniques et humains. Sur le plan socioéconomique, le succès de l’un et l’insuccès de l’autre témoignent de cette différence criarde.

Conclusions préliminaires

Les différences de taille, ci-dessus exposées, suggère l’incapacité objective d’Ennahdha de reproduire le modèle AKP dont il n’a ni la cohérence politique ni le fondement démocratique ni l’expérience  publique ni la compétence technique. Ce dernier n’étant pas une recette miracle transposable. Par conséquent, la référence des leaders d’Ennahdha au modèle AKP tient beaucoup moins de la stratégie que de l’effet d’annonce ou l’argument de vente. Il est plus rassurant, pour l’opinion publique nationale et internationale, de se prévaloir de l’AKP, un parti, se qualifiant de conservateur, qui a réussi la synthèse entre l’Islam, la laïcité et la démocratie et qui a fait évoluer la Turquie à un nouveau palier sur le plan socioéconomique et diplomatique, se démarquant de tout moulage islamiste. En revanche, dans la perception générale, le projet d’Ennahdha est articulé sur un agenda beaucoup plus islamiste que démocratique. Ledit parti ne parvient pas à rassurer malgré un discours qui se veut ouvert et moderniste.

Il y a lieu de préciser que le succès du modèle turc est redevable notamment à sa dimension socioéconomique et sa prestation en la matière beaucoup plus qu’à son volet politique. La success story turque  est avant tout d’ordre économique. C’est une question de programme et de faculté de mise en œuvre des projets annoncés. Ennahdha n’est pas dans cette posture, il n’a ni programme socio économique ni stratégie de gouvernance.

Certes l’Islam rapproche Ennahdha de l’AKP, mais au niveau strictement idéologique, le contraste est saisissant dans la mesure où l’AKP s’appuie sur une identité, une unité, après avoir écarté sa branche  dure et son projet fondamentaliste, alors qu’Ennahdha navigue à vue et pèche par une charpente idéologique segmentée (Wahhabisme, Frères Musulmans, Islam politique modéré et démocratique), une confusion non encore tranchée dans sa vocation (politique ou prédiction) et une division interne entre ses deux ailes, dure et modérée, qui mine et entrave l’évolution du parti, outre un déficit de leadership et de charisme. A l’instar de Necmettin Erbakan, le chef du parti, Rached Ghannouchi, cristallisant plutôt l’aile dure, constitue le premier facteur de blocage dès lors qu’il décide de tout et tire toutes les ficelles tout aussi bien du parti que du gouvernement.

Par conséquent, Ennahdha est tenu de faire sa “révolution culturelle”, assainir son édifice politique et idéologique interne avant de s’inspirer du modèle AKP, modèle en tout état de cause non transposable en entier, et ce au-delà des différences de réalités politiques et sociales. Ne pas oublier que le système turc se base sur de solides fondations, une culture démocratique et laïque bien implantée, un droit séculier sacré et consacré et un ordre constitutionnel surprotégé. Fort de ces acquis, le système turc n’a pas éprouvé de peine à intégrer la mouvance islamiste dans son cadre représentatif, sans compter la prédisposition toute naturelle de l’AKP à jouer franchement le jeu, à en accepter les règles et à en sauvegarder le socle .

  Mais la question reste vivace : Y a-t-il un Erdogan parmi les leaders d’Ennahdha ?!

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