Politique

Tunisie : Youssef Chahed sous les feux croisés des “amis” et des “adversaires”

Jamais un chef de gouvernement de l’histoire de la Tunisie n’a été autant la cible de critiques nourries dont les desseins semblent concourir vers un seul but, à savoir provoquer sa chute et celle de son gouvernement.

La montée au créneau de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT) sur ce front en première ligne contre le gouvernement, est un acte inouï qui laisse perplexe venant de la part de cette centrale syndicale qui, de l’avis de nombreux analystes, a outrepassé ses prérogatives et bravé toutes les règles de convenances.

Retournement de veste de l’UGTT

Il n’y a pas très longtemps encore, l’UGTT de Noureddine Taboubi était considérée comme un allié du chef du gouvernement, Youssef Chahed, à travers le soutien manifesté à l’égard du gouvernement et la nécessité de le laisser mener à bien sa mission, lorsqu’il était la cible d’attaques frontales des partis politiques de l’opposition et même de la majorité au pouvoir.

Qu’est-ce qui a changé subitement pour que l’UGTT retourne la veste et part en croisade contre le gouvernement de Youssef Chahed ?

Tous les ténors de la centrale syndicale, sans exception aucune, se sont appliqués tout au long des jours et semaines écoulés à une attaque systématique contre Youssef Chahed, le mettant sous pression.

Au départ, dite à demi-mots, la nécessité d’injecter du sang nouveau, l’exigence d’un remaniement ministériel, s’est faite avec plus d’insistance. Prenant la forme d’une menace directe,  elle brandit ce qui apparaît comme un bras avec Youssef Chahed pour en découdre.

Pourtant, le chef du gouvernement a fait savoir qu’en tant que partenaire du Document de Carthage, acte fondateur du gouvernement d’union nationale dont en réalité il ne reste que le nom, l’UGTT a le droit d’exprimer son point de vue.

Mais pour Youssef Chahed un énième remaniement ministériel n’est pas dans l’intérêt du pays et n’aura pas l’effet ni l’apport escomptés, d’autant plus qu’il ne fait que perpétuer le sentiment d’instabilité que vit le pays, en proie à l’une des plus profonde crise économique de son histoire.

Sur ce point, il a entièrement raison car le temps qu’un nouveau ministre se familiarise avec les dossiers et puissent agir, cela fera perdre énormément de temps et d’argent à l’Etat, sans aucune contrepartie.

En effet, il ne reste plus, au-delà des élections municipales prévues le 6 mai prochain, pour les prochaines échéances législatives et présidentielles qu’un peu moins d’une année et demie. Ce qui constitue un délai raisonnable qui peut-être attendu pour laisser le peuple tunisien s’exprimer et faire ses choix.

Autrement, forcer un changement de gouvernement dans les circonstances actuelles alors que le pays est confronté à d’énormes défis, c’est vouloir tout simplement opérer un coup de force pour changer la donne.

Personne ne conteste que les difficultés économiques actuelles ainsi que les couacs enregistrés par le gouvernement, avec la litanie des classements du pays sur les listes noires à n’en pas finir, portent atteinte au prestige et à la renommée de la Tunisie.

Toutefois, de là à penser qu’il s’suffit de changer de ministre pour que les problèmes soient résolus d’un coup de baguette magique, il n’ya qu’un pas qui a vite été franchi par l’UGTT.

Sans pour autant cautionner toute l’action du chef du gouvernement Youssef Chahed et de ses ministres dont certains aspects sont contestables, force est de reconnaître qu’on ne lui a pas laissé toute la latitude nécessaire pour gérer le pays.

La coalition contre-nature

Soumis aux contradiction de la coalition contre nature qui le soutient à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), et qui s’est effritée avec le départ d’Afek Tounes et auparavant de l’UPL de Slim Riahi et d’Al Jamhouri de Issam Chebbi, Youssef Chahed a tenté tant bien que mal de manœuvrer en essayant de satisfaire les exigences de tout un chacun, sachant qu’une épée de Damoclès représenté par le FMI et la Banque Mondiale est suspendue au dessus de sa tête.

Ces institutions de Breton-Woods ont exigé en contrepartie de prêts, la réalisation de certaines réformes telle que la fiscalité, les caisses sociales et la fonction publique qui constituent des domaines épineux en raison de la farouche opposition suscitée.

Même la société civile l’UGTT et l’UTICA ont contribué à la mise sous pression de Youssef Chahed. Ainsi, le syndicat des travailleurs l’avait contraint à limoger le ministre de l’Education Néji Jalloul pour satisfaire le controversé Lassaâd Yacoubi, chef de la fédération des enseignants du secondaire en conflit avec le ministre.

Comble de l’ironie, voilà que ce même Yacoubi remet une couche avec le nouveau ministère Hatem Ben Salem, prenant en otage les notes des élèves et brandissant des menaces d’une année blanche en dépit du bon sens, certain qu’il sera soutenu par les leaders de l’UGTT dont il n’hésite pourtant pas à défier et à contester les dédisions.

Le Patronat également, lors de la présidence de Wided Bouchamaoui, a contesté vigoureusement la loi de finances 2018, exigeant quelle soit écartée sinon l’UTICA se retirerait du Pacte de Carthage.

Des contestations à n’en pas finir

A cela, il faut ajouter les sit-in,  grèves et manifestations contre les reformes entreprises par Youssef Chahed, notamment en ce qui concerne la loi de finances 2018 et les troubles nocturnes qui ont éclaté dans plusieurs régions mettant à rude épreuves les forces de sécurité et la stabilité du pays qui fait toujours face à la menace terroriste.

A Tataouine et Kebili où la production pétrolière a été arrêtée, à Gafsa avec l’interruption de la production du phosphate, l’une des principales sources de revenus de l’Etat, ainsi que Kerkennah dont les contestations ont perturbé le travail de la société de gaz et autres, Kasserine et Sidi Bouzid, sont autant de foyer de tension qui ont servi d’obstacles et de frein à l’action du chef du gouvernement.

On comprend que l’UGTT défende, dans le cadre de la légalité et en tenant compte de la réalité du pays, les droits des travailleurs, mais de là à agir ostensiblement pour réclamer le départ de ministres et exiger un remaniement ministériel, il y’a une des lignes rouges qui ont été franchies allègrement par la centrale syndicale.

Youssef Chahed a eu, en outre, des confrontations avec les partis d’opposition et a été à maintes fois en conflit avec les partis de la coalition, à savoir Ennahdha, dont le chef Rached Ghannouchi a voulu lui faire prendre l’engagement de ne pas se présenter aux prochaines élections présidentielles, le privant de son droit légitime, en tant que citoyen, de postuler à la plus haute fonction de la magistrature.

Même les membres de son propre camp qui œuvrent en sourdine pour précipiter sa chute, ont servi de frein à son action avec leurs antagonismes et leurs luttes intestines.

La stabilité seule voie du salut

Personne ne sortira vainqueur d’un nouveau remaniement ministériel ni d’un changement de gouvernement. Au contraire, les maigres progrès réalisés jusque là,  seront vite caducs pour céder la place à l’émergence de nouveaux problèmes.

Et ce sera un cercle vicieux interminable de remaniements sans fin et sans aucune efficacité, à part celle de maintenir le pays à la case départ.

Ainsi, le mieux est d’épauler le chef du gouvernement tout en lui donnant la chance de terminer cette législature avec les moyens de bord.

Il faut que la classe politique apprenne la patience et vive l’alternance des urnes sans précipitation, en donnant le temps au temps, au risque d’attiser les tensions et d’ériger les remaniements éphémères comme un système de gouvernance dont aucun n’en tirera profit.

A moins que les calculs pour des intérêts étroits ne prennent le dessus, c’est la seule voie de salut !

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