Un Banquier Central, pompier pyromane, Par Maitre Mohamed Ammar

Fréderic Lebaron a qualifié le premier les banquiers centraux de “pompiers pyromanes” dans un article paru en octobre 1998 dans le Monde diplomatique. Traitant de la violente crise de juillet 1997 qui- de la Thaïlande au Brésil en passant par la Russie – a balayé le monde, traita l’élite dirigeante de la politique financière mondiale de “pompiers pyromanes”.

En revoyant le C.V du gouverneur de la BCT, j’ai fait mienne son analyse. Notre gouverneur est imprégné par la culture économique anglo-saxonne que diffusent les universités US. Il a occupé un poste à la Banque mondiale. Biberonné aux théories économiques abstraites, il est imprégné par la théorie monétariste de Milton Friedman et l’école de Chicago, mise en œuvre par le FMI et la Banque mondiale.  La crise qui frappe tous les Etats de la planète est le résultat de la mise en application de cette théorie depuis 1970. L’évolution économique des 50 dernières années, depuis l’abandon de l’étalon-or décrété par Richard Nixon en 1971 jusqu’à la nouvelle mode de la « cure d’austérité », révèle les dangers du monétarisme.

Hélas, les politiciens sont devenus des courtiers, des multinationales, ces monopoles généralisés comme l’affirme Samir Amin dans son livre ‘’L’implosion du capitalisme’’. Ces courtiers se sont appuyés sur la légitimation de la « raison économique » qui trouve son fondement dans un processus de « prosélytisme » ayant pris au XXe siècle une ampleur considérable depuis la seconde guerre mondiale.  De fait, appliquer une théorie économique biaisée, fondée sur des postulats de base invalides traduit l’imprégnation idéologique des économistes.

Le premier postulat est l’incapacité de l’autorité publique à initier et stimuler le progrès social. Alors ‘’les lois du marché’’ supposées autorégulatrices pourront fonctionner libres des entraves et injonctions régulatrices de l’autorité publique. Toute la rhétorique monétariste converge pour accréditer cette conception hypothétique.

Le  deuxième postulat réside dans la conception patrimoniale de la monnaie. Le logiciel monétariste impose un modèle économique où le niveau de la masse monétaire n’est pas optimum. Ce qui aboutit à l’assèchement des ressources financières des agents économiques-Etats, entreprises et ménages-c’est-à-dire une contrainte artificielle interdisant d’atteindre l’objectif de plein emploi permettant la création de plus-valu et l’amélioration significative du niveau de vie et de bien être social.

La monnaie n’est plus émise par les institutions publiques selon les besoins économiques, les politiques de relance de l’activité ou les objectifs de croissance mais sera contrôlée par une banque centrale dite « indépendante ». C’est cette politique qui a été imposée par l’Union européenne, le FMI et la Banque mondiale, aux frères musulmans ravis de leur soumission aux diktats de leur maître  pour intégrer notre pays dans le marché mondial.

L’indépendance de la Banque centrale

Une Banque centrale est indépendante lorsque ses statuts mentionnent que les pouvoirs politiques n’ont pas droit d interférer dans la politique monétaire qu’elle met en place. La Banque centrale européenne, prévue par le Traité de Maastricht, a été  mise en place le 1er juin 1998. Elle gère la politique monétaire (la monnaie unique de l’Union européenne, l’euro, et les taux d’intérêt). Elle est devenue une institution avec le Traité de Lisbonne.

L’Union Européenne adhère à la thèse monétariste. La BCE enlève tout pouvoir discrétionnaire des Etats, les représentants des peuples, de contrôler l’économie car des « mesures budgétaires et monétaires sont plus nuisibles qu’efficaces ». Cette inefficacité est mise en lumière, en outre, par la théorie du taux de chômage avancée par Friedman en 1968. Il existerait ainsi, dans toute économie, à tout moment, un taux naturel déterminé par sa propre structure, en particulier les spécificités du marché du travail, qu’il est impossible de réduire par des politiques économiques sans déclencher une accélération constante de l’inflation. Seules des réformes structurelles destinées à flexibiliser le marché du travail et à augmenter la « liberté économique » sont de nature à réduire le taux du chômage naturel. Ces dogmes ont été tous balayés par l’évolution du système.

A cet égard, l’Europe est un exemple topique. Si la flexibilité résolvait le problème du chômage, l’Europe vivrait le plein emploi. Or, le chômage prend des proportions alarmantes. De plus, dans  le rapport semestriel du FMI « Perspectives de l’économie mondiale », publié le 17/4/2015, les experts infirment la thèse martelée par Christine Lagarde sur la flexibilité du travail « on constate que les mesures portant sur la flexibilité et le changement des règles du marché du travail aboutissent à faire baisser la croissance potentielle ». Ensuite cette conséquence s’estompe et, à moyen terme (cinq ans), «ces changements ne donnent aucun effet ». En outre, les mêmes experts insistent « il serait peut-être justifié d’investir davantage dans les infrastructures pour doper la demande à court terme et accroître l’offre à moyen terme et ainsi attirer l’investissement privé ».

Pourtant, le FMI continue sur la même voie. La crise financière de 2008 qui faillit emporter tout le système mondial a amené les Etats occidentaux à renflouer le secteur bancaire avec les deniers du contribuable. Les néolibéraux n’ont pas crié au scandale. Mais ils ont imposé aux Etats de ne pas activer par la relance des investissements publics, ce qui permettrait de compenser la contraction de leurs corollaires privés. C’est ce qu’impose la Banque centrale indépendante.

Machine autiste à fabriquer du marché en toutes circonstances, le FMI devrait en bonne logique être privatisé pour de bon et vendu à un consortium de banques américaines. Sa sœur jumelle est aussi atteinte d’autisme. Ses experts, dans ‘’Corporate Governance In Transnational Economies. Insider Control And The Role of Banks’’ Massahiko Aoki et Hyung Kim  reconnaissent que «l’optimisme naïf selon lequel la transition vers une économie de marché pourrait être aisément opérée grâce à la privatisation des entreprises d’Etat » relève de « la croyance théologique » et est à la fois « irréaliste » et « simpliste ». Pourtant, elle continue à exiger la privatisation. Les deux jumelles, avec l’OMC continuent à répandre l’ordre néolibéral.

 La Troika impose

Cette politique nous a été imposée par la Troïka. Sur instruction de l’Union Européenne appuyée par le FMI et la Banque mondiale, nos éminents députés ont voté à une majorité confortable la modification du statut de la Banque centrale par une loi n°2016-35 du 25/42016. Ils ont consacré son indépendance. En d’autres termes, deux pouvoirs régaliens sont retirés à l’Etat. Ces deux prérogatives ont été attribuées à des privés réunis au conseil d’administration de la BCT, donc non élu, qui vont décider de la politique publique. Donc l’Etat ne peut plus prendre de mesures pour réduire le chômage.

Priver l’Etat tunisien d’intervenir dans le domaine social, ne relève pas de l’irresponsabilité mais de la volonté expresse des anglo-saxons d’intégrer l’économie tunisienne dans le néolibéralisme. Pour réaliser leur projet, ils installent au pouvoir les frères musulmans puisqu’ils savent qu’ils sont acquis à un système économique basé sur le marché et totalement dépendant de l’occident. Le cynisme anglo-saxon n’a pas de limites.

Pour camoufler les méfaits de  l’indépendance, ils ont prévu dans la nouvelle Constitution de 2014 que les députés peuvent convoquer le Gouverneur. C’est le comble de l’ironie, car l’indépendance a été conçue précisément pour empêcher toute intervention des élus et des politiques dans la détermination de la politique monétaire.  Pourtant si nos députés étaient dotés d’un peu de culture politique, ils se seraient rappelés les observations de  Philippe Seguin, ancien ministre français: « l’indépendance revient à confier un pouvoir exorbitant à un clan de technocrates qui peuvent engendrer des crises terribles sans avoir à rendre compte à personne. »

Le lecteur averti ne peut saisir le sens de l’augmentation de 100 points de base du TMM. Il ignore que les banquiers centraux sont capables  de relever brutalement les taux d’intérêts, voire d’accepter d’être dépossédés de leur souveraineté par le mécanisme aveugle du currency board (détermination automatique des taux par le marché). Que cette augmentation, réduise à néant les augmentations salariales, qu’elle entrave la vie des petites et moyennes entreprises, qu’elle mette les ménages endettés en danger, l’essentiel pour le gouverneur est d’être en phase avec les diktats du FMI et de la Banque mondiale.

Les soucis du gouverneur sont globalisés puisqu’il appartient à un marché planétaire largement dérégulé. Seul les frères musulmans sont capables d’accepter cette ‘’indépendance’’ qui prive l’Etat national d’accomplir son devoir vis-à-vis de ses citoyens puisqu’il s’est engagé à ne pas user de la dépense budgétaire alors que le chômage des jeunes est endémique!

Pourtant, en période de crise, comme le souligne P. Krugmann « l’arme budgétaire doit être utilisée, toute dépense est bonne et même la dépense improductive vaut mieux que rien du tout ». Mais, comme le démontre Sami Nair dans son livre’’ L’Empire face à la diversité, paru chez Hachette Littératures, Paris 2003 : « Nos systèmes politiques sont de plus en plus soumis à la marchandisation universelle sans égard pour les lois, les coutumes ou les peuples.

Nous vivons sous la domination de cet imperium au sens de pouvoir absolu : il s’agit d’un empire marchand qui est le produit d’une alliance entre les élites de toutes les grandes puissances et de leurs acolytes. Cet empire représente l’aspect politique d’une réalité mondiale dont le versant économique s’appelle le capitalisme. Celui-ci domine grâce à des vecteurs spécifiques (institutions internationales et entreprises transnationales).

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