Politique

Vidéo: «Le complot de Barraket Essahel»: Nos militaires réclament justice

L’armée tunisienne, symbole  emblématique de l’honneur et du devoir envers la nation qui célébrera son 55ème anniversaire  le 24 juin 2011, a subi une injustice sans précédent lors des années 90. Cette injustice  est demeurée jusqu’à la Révolution tunisienne ignorée par l’opinion publique d’une part et par l’autorité de tutelle (Ministère de la Défense Nationale) d’autre part.

« Barraket Essahel » mai 1991 : Flash Back

Selon le lieutenant-colonel Mohamed Ahmed* : «  En 1991, l’un des pires crimes commis par l’ancien régime a été perpétré contre 244 Officiers, Sous-officiers et Hommes de Troupes  de notre armée ».

C’était l’époque où  le Président déchu, usant de la paranoïa sécuritaire, avait mobilisé son appareil de répression (Direction Générale de la Sûreté de l’Etat) pour accuser et inculper des membres de l’Armée nationale d’appartenance à un mouvement islamiste et de préparation d’un coup d’Etat. « On a accusé Ennahdha  d’avoir noyauté certains éléments des forces armées tunisiennes ».

Le  témoignage du colonel Moncef Zoghlami (journal La Presse du 30 avril) dévoile l’origine de ce complot : « La fin de l’année 1990 a vu des incidents relatés par la presse du parti, vrais ou faux, gonflés ou non qui faisaient du mouvement Ennahdha, un épouvantail. La chasse aux militaires ayant des parents arrêtés dans le cadre de l’éradication des partisans du mouvement avait déjà commencé au sein de l’Armée. Le renvoi pur et simple avait lieu et concernait l’épouse et son mari lorsqu’ils étaient tous deux militaires et avaient un lien de parenté avec un nahdhaoui. La chasse aux sorcières était lancée et atteignit son apogée au mois de mai 1991; elle n’allait pas s’arrêter avant juillet 1991 ».

En quoi consiste l’affaire Barraket Essahel ?

Selon le colonel Zoghlami : « Abdallah Kallel donna une conférence de presse le 22 mai 1991. Il déclara qu’un plan diabolique et d’escalade est préparé par des groupes terroristes faisant partie du mouvement Ennahdha pour s’emparer du Pouvoir en Tunisie et imposer un Etat théocratique et religieux. A l’appui, un enregistrement vidéo a été projeté où le capitaine Ahmed Amara en garnison à Gabès était impliqué dans le complot intégriste et qui reconnaît appartenir au mouvement Ennahdha depuis 1979. Il a également dévoilé les péripéties de son embrigadement par d’autres officiers de l’armée jusqu’à ce que leur activité soit entrée dans sa phase active tendant à renverser le régime en place. Il aurait avoué que deux réunions ont eu lieu alors. La première à Oued Ellil en novembre 1990 et durant laquelle le plan pour le renversement du régime leur a été dévoilé; et la seconde du côté de Hammamet, à Barraket Essahel, le 06 janvier 1991 au cours de laquelle leur ont été fournies toutes les explications concernant le plan. Le capitaine Amara a donné les noms des officiers qui y étaient impliqués pour l’exécution du plan qui prévoyait de prendre :

1- La place de La Kasbah qui abrite le Premier ministère, le ministère de la Défense, et le Centre des télécommunications

2- S’emparer du siège de la RTT

3- S’emparer de la caserne de la sûreté à Bouchoucha et celle de la Garde nationale à El Aouina à partir de laquelle ils auraient la possibilité d’investir le palais de Carthage

4- S’emparer du ministère de l’Intérieur à l’avenue Bourguiba

5- S’emparer des locaux de la police, de la Garde nationale, des PTT et des sièges des gouvernorats à l’intérieur du pays.

6- Isoler les régions les unes des autres. »

« Aucun journaliste digne de ce nom n’avalerait un tel scénario» a encore ajouté le colonel Zoghlami.

Vingt ans après ces événements, le 19 mai 2011, le Juge d’instruction du Tribunal de première instance de Tunis étudie l’implication de l’ex-ministre de l’Intérieur Abdallah Kallel et l’ex-patron de la sûreté nationale Mohamed Ali Ganzouï dans l’affaire «Barraket Essahel». Selon l’instruction, d’autres personnes sont susceptibles d’être convoquées pour l’enquête concernant cette affaire.

“Une action d’écrémage”  de l’armée nationale

« Le pouvoir fit d’une pierre deux coups: éradiquer Ennahdha et, au passage, écrémer l’armée de ses meilleurs éléments » précise le colonel Zoghlami.

« Cette action d’épuration de l’Armée Nationale a été décidée par Ben Ali, exécutée par le Ministre de l’Intérieur, Abdallah Kallel et soutenue par le ministère de la Défense nationale et le Commandement militaire de l’époque. Il fallait auparavant  trouver un motif, donc une bonne excuse : le complot militaire imaginaire de Barraket Essahel, fabriqué par les services spéciaux de la sûreté de l’Etat, dirigés par Mohamed Ali Ganzouï. Ce complot imaginaire a entrainé l’arrestation par la sécurité militaire et la livraison au ministère de l’Intérieur de 244 militaires, entre Avril et Juillet 1991» témoigne le lieutenant-colonel Mohamed Ahmed.

« Nous étions au total 244 militaires : 26 officiers supérieurs, 90 officiers subalternes et 128 sous- officiers et hommes de troupe, arrêtés au mois d’avril 1991, « nous avons  été accusés  d’appartenir au mouvement Ennahdha et de préparer un coup d’Etat. » a-t-il ajouté.

Ces militaires appartenaient aux trois corps de l’armée, «  Ils provenaient dans leur majorité des forces terrestres et étaient  en poste dans différentes régions du pays selon le témoignage des deux officiers.

Humiliés, torturés atrocement et 20 ans de persécution

Selon le lieutenant-colonel Mohamed Ahmed: « Le 22 mai 1991, un officier de la sécurité militaire m’a conduit au bureau de Mohamed Ali Ganzouï, directeur général de la sûreté de l’Etat, au ministère de l’Intérieur qui m’a posé les questions suivantes : Etes-vous membre du mouvement Ennahdha ? Quelles sont les réunions d’Ennahdha auxquelles vous avez récemment assisté ?  J’ai nié toute appartenance au mouvement intégriste Ennahdha et toute participation à ses réunions. Un agent m’a ramené, alors, dans un petit bureau, où j’ai été placé en isolement. J’ai été accusé de préparation d’un coup d’Etat et d’appartenance au Mouvement Ennahdha ».

« Pendant les trois semaines d’arrestation, chaque  jour, j’ai été soumis à : l’isolement, la privation de sommeil, la dégradation de la personnalité individuelle, les insultes, les gifles, les coups de poing sur le visage, la position du “poulet rôti”, la suspension par les pieds avec les mains liées derrière  dos, la suffocation dans un bain d’eau plein de  saletés… » témoigne le lieutenant-colonel Mohamed Ahmed.

« Mais ce qui m’a le plus marqué c’était le fait que des agents tortionnaires m’ont enlevé mes insignes de grade, ma médaille militaire, mon uniforme et m’ont obligé à porter un survêtement et des tongs  en plastique » a-t-il ajouté.

Après avoir été innocentés et libérés, les militaires victimes de ce complot ont enduré toutes sortes de harcèlements et de contrôles administratifs.

« Privé de mes papiers je ne pouvais ni voyager à l’étranger ni trouver un travail durant de longues années » précise  le lieutenant-colonel Mohamed Ahmed.

Affaire étouffée pendant 20 ans

Selon le témoignage du colonel Moncef Zoghlami (journal La Presse du 30 avril), l’affaire de Baraket Essahel a été passée sous silence pendant 20 ans : « Durant ces vingt ans (1991-2011), l’injustice faite aux militaires écartés pour ” le complot Barraket Essahel” a été un sujet tabou. Ils ont été écartés pour des motifs sans rapport avec la réalité. Mensonge sur mensonge : incompétence professionnelle, mise à la retraite d’office sans motif, détachements auprès d’organismes extérieurs pendant dix à vingt ans et cela constitue un préjudice pour ceux qui n’ont pas atteint la limite d’âge alors que la loi prévoit au maximum deux détachements de trois ans et à condition que l’intéressé en fasse la demande et que la situation du détaché ne soit pas pénalisée sur le plan moral et pécuniaire ».

« C’était en janvier 1992, qu’Abdelaziz Ben Dhia, qui était alors ministre de la Défense, prononça une décision de détachement auprès de l’Office des Logements Militaires (OLM) mais sans fonction. Je m’y suis plié par crainte pour ma famille, étant convaincu que le pire pouvait m’arriver dans l’atmosphère de dénonciations calomnieuses qui régnait.

Ce qui s’est passé en 1991 est le fait du prince. Nous, militaires de carrière, avons été traités comme des esclaves. » ajoute le colonel Zoghlami.

Accusation

Vingt ans après, ces militaires se sont organisés et ont porté plainte contre leurs tortionnaires: le chef suprême des forces armées Ben Ali, l’ex-ministre de l’Intérieur Abdallah Kallel, l’ex-patron de la sûreté nationale Mohamed Ali Ganzouï, l’ex-directeur de la sûreté de l’Etat, Ezzedine Jenayah.

Les militaires reprochent à  l’ex-ministre de la Défense Abdelaziz Ben Dhia (qui a succédé à Habib Boularès) d’avoir suivi la politique de Ben Ali de marginaliser les militaires victimes de ce complot : « Il n’est pas question qu’un officier arrêté reprenne son commandement » avait ordonné Ben Ali.

Ils accusent également les tortionnaires qui leur ont infligé tortures et humiliations pendant leurs détentions au ministère de l’Intérieur.

L’ancien ministre de  la Défense, Habib Boularès,  pendant  huit  mois seulement, (de février 1991 jusqu’à octobre 1991) : «… qui a assisté à la phase principale de cet acte qui était l’arrestation, l’interrogatoire et la torture ; ainsi que   le commandement militaire de l’époque ne se sont pas opposés à ce complot et à la volonté du ministre de l’Intérieur Abdallah Kallel » précise le lieutenant-colonel Mohamed Ahmed.

De son côté le colonel Zoghlami ajoute : « Ce que le ministre de l’Intérieur avait omis de dire, c’est dans quelles conditions ces aveux ont été arrachés».

Une  question est  restée trop longtemps sans réponse :

-Est-ce que le ministre de la Défense nationale de l’époque (H.Boularès) a reçu des instructions (écrites ou verbales) de l’ex-commandant en chef des forces armées Ben Ali, aujourd’hui réfugié en Arabie Saoudite pour écarter  la Justice militaire? ».

Réponse de Habib Boularès au colonel Zoghlami et au lieutenant- colonel Mohamed Ahmed

En réponse au colonel Moncef Zoghlami (journal La Presse du 30 avril) et au lieutenant- colonel Mohamed Ahmed  (Magazine Réalités du 12 au 18 mai) l’ancien  ministre de la Défense Habib Boularès a déclaré dans une  « Lettre ouverte » (Réalités 1er juin) : «  Croire que je n’ai été qu’un exécutant servile, c’est contraire à la vérité. Auprès du Président de la république j’ai protesté contre les traitements subis par les militaires. Je dois à la vérité de mentionner qu’en réponse à mes remarques, il s’était montré « étonné »…. Mais Ben Ali  était ferme sur un point : il n’est pas question qu’un officier arrêté reprenne son commandement. »

« Toujours est-il que les tensions ayant continué avec nous, j’ai dû, bien avant le commencement du  procès, quitter la Défense pour la chambre des Députés, en octobre 1991 » précise Habib Boularès.

Association « Insaf » pour recouvrer la dignité bafouée

Aujourd’hui, avec la création de l’association « Insaf – Justice pour les anciens militaires », ils demandent à recouvrer   leur honneur en tant que militaires et en tant que victimes de l’ancien régime. Ils demandent également à reprendre leur activité professionnelle ou, à défaut, bénéficier de compensations légitimes, notamment au niveau des promotions dans les divers grades. De plus ils demandent des compensations matérielles et morales susceptibles de réparer, un tant soit peu, les préjudices subis par eux-mêmes et par les membres de leurs familles, durant près de vingt ans.

*Le lieutenant-colonel Mohamed Ahmed (qui témoigne dans la vidéo de l’article) est un ancien officier supérieur de l’armée tunisienne, mis à la retraite d’office en 1992 dans l’affaire du complot présumé de « Barraket Essahel » de 1991. A l’époque, il occupait  le poste d’assistant du Chef d’Etat-major de l’armée de terre chargé, au départ, du département Organisation, Planification et Etudes, puis du département Renseignement et Sécurité.

Ancien élève et diplômé de l’Académie militaire de Fondouk Jédid (Tunisie),  de l’Ecole Supérieure Technique du Génie Militaire d’Angers (France), de L’Ecole de Commandement et d’Etat-major de Bortal Hayder (Tunisie), du Command & General Staff College de  Fort-Leavenworth, Kansas (USA)  et de l’Ecole Supérieure de Guerre de  Paris (France).

Cette formation est généralement destinée aux officiers d’élite parmi les cadres supérieurs destinés à des postes de commandement au sein de l’armée tunisienne.

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