Politique

Yadh Ben Achour : Ben Ali a réussi à détruire l’Etat de droit par la loi

Yadh Ben Achour est un juriste tunisien, spécialiste des théories politiques islamiques et de droit public.

Juriste éminent et fervent défenseur d’une « religion de la démocratie », Yadh Ben Achour devrait être le maitre d’œuvre de la prochaine Constitution tunisienne.

Ce dernier a été interviewé par  la “Philosophie Magazine” dans le numéro du mois de Mars.

Quel regard portez-vous sur le chantier qui vous attend ?

Le travail que nous allons devoir effectuer est considérable.

Le philosophe Ibn Kahldun [1332-1406] distinguait trois types de régimes : le gouvernement naturel, c’est-à-dire la dictature reposant sur l’arbitraire et la subjectivité du chef, le gouvernement rationnel, soucieux du bien commun et le califat, propre aux musulmans et régi par la loi divine. Ben Ali était un tyran et son régime était l’exemple même de ce qu’Ibn Khaldun appelle le gouvernement naturel. Cependant, il avait une originalité : il utilisait les formes de la loi pour exprimer la volonté personnelle du chef. Vingt ans durant, ce régime a élaboré un arsenal juridique extrêmement détaillé, allant de la Constitution jusqu’aux décrets les plus modestes, de telle sorte qu’on ne peut rien lui reprocher en se situant sur le strict terrain de la légalité. Ben Ali a réussi à détruire l’Etat de droit par la loi, instrument dont il s’est servi de manière perverse pour briser la liberté d’expression, la liberté d’association, le fonctionnement des élections. Pour instaurer la démocratie, nous avons dons un long chemin à parcourir : nous allons devoir démanteler tous les textes juridiques existant. Nous allons devoir restaurer la protection de l’individu, la protection de la liberté, l’alternance. Et surtout, il va nous falloir mettre en œuvre cette règle essentielle mais non écrite de la démocratie : un gouvernement majoritaire ne doit pas consommer tous les fruits de sa victoire. En démocratie, il n’y a pas de victoire ni de défaite absolue.

Ou  en est la commission de réforme que vous précisez ?

Aujourd’hui, nous ne sommes pas encore mis d’accord sur la composition de cette commission.

Il y a en effet deux voies possibles. Dès le départ, j’ai souhaité que cette commission soit composée de juristes indépendants et de démocrates. Le problème, c’est que des voix s’élèvent, qui réclament que notre commission soit représentative des forces politiques en présence, de la société civile donc. Mon souci, c’est de rétablir les principes de la démocratie réelle avec des bons juristes, sans ouvrir des débats sans fin à caractère politique qui risquent de nous égarer.

Que répondez-vous  à ceux qui pourraient vous opposer que la démocratie et les droits de l’homme sont des valeurs occidentales et que leur importation en Tunisie relève du néocolonialisme ?

Quand le peuple tunisien est descendu dans la rue, personne n’a parlé de religion ni demandé le retour à la charia ! Notre peuple réclame le travail, la démocratie, la liberté et l’intégrité des dirigeants. Le peuple s’est révolté pour cela et rien que pour cela ! Pas la peine de faire des analyses très alambiquées là-dessus… La démocratie et la liberté font partie de la constitution psychologique de l’être humain. L’être humain ne supporte pas l’injustice. Si vous faites la queue et que quelqu’un vous passe devant, juste parce que c’est Monsieur X ou Y, vous ne le supportez pas. Nous n’avons pas besoin de culture pour ça. Qu’on soit en Chine ou en Tunisie, l’être humain n’aime pas être discriminé. Le droit naturel est dans l’être humain, à l’intérieur de nos âmes. On ne supporte pas le malheur ni la souffrance. Pour refuser la torture, vous croyez qu’il faut appartenir à telle ou telle culture ? Il suffit d’avoir un système nerveux ! Nul n’accepte sans protester la douleur ni les traitements dégradants. Le droit à la vie, à l’intégrité physique, l’amour de l’homme pour sa respiration intellectuelle sont des constituants psychiques, un point c’est tout. C’est cela, l’humanité.

Lors des élections démocratiques que vous souhaitez organiser en Tunisie dans les mois qui viennent, ne craignez-vous pas que les islamistes se taillent la part du lion ?

Je n’aime pas l’idéologie des islamistes, mais qu’ils se plient aux règles de la démocratie, s’ils respectent la liberté et l’alternance, alors je n’ai rien contre leur participation aux élections. Le code du statut personnel mis en place par notre ancien président Habib Bourguiba a établi en Tunisie une égalité de statut entre l’homme et la femme. Or, nos islamistes tunisiens, dans leurs récentes déclarations, ont dit qu’ils ne toucheraient pas à ce code. Si c’est vrai, nous aurions chez nous les démocrates-musulmans qui pourraient jouer  à peu près le même rôle que les démocrates-chrétiens chez vous ! (rires) Mais soyons sérieux. Soit vous êtes un démocrate de surface, et votre but est de conquérir  le pouvoir, soit vous croyez comme moi dans la religion et la démocratie. Auquel cas, vous n’interdirez à aucun parti de concourir aux élections.

Quel regard portez-vous sur l’attitude du gouvernement français pendant les événements ?

La France restera un pays ami, au-delà de ses erreurs et de ses fautes. Les Tunisiens n’ont pas apprécié que Michelle Alliot-Marie propose de leur envoyer la police au moment ou ils voulaient reconquérir leur liberté…

Mais il y a trop de cordons ombilicaux entre nos deux pays pour que cette maladresse nous sépare.

On sent chez vous une grande liberté de parole, est-ce l’effet de ces journées historiques qui délient les langues ?

J’ai toujours eu cette liberté de ton, sous Bourguiba et sous Ben Ali ! Ceci dit, nous traversons un moment incroyable ou tout le monde se met à parler, et ma crainte est que nous passions du trop vide au trop plein. L’ivresse de la liberté est une mauvaise chose pour les peuples, elle peut conduire à des catastrophes. La liberté nécessite de la mesure et de la discipline. Sans cela, il y a un risque que la révolution ne se retourne contre elle-même. J’espère que les Tunisiens auront assez de maturité politique pour ne pas tomber dans ce piège.

Pour plus d’informations, visitez le blog de Yadh Ben Achour.

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