Par Hadi Sraïeb – L’insoutenable dilemme : Sauver des vies ou sauver l’économie ?

Une évidente fébrilité est en passe de s’emparer de la réflexion des responsables gouvernementaux, et de toute l’expertise qui se déploie dans son sillage. Tétanisés par ce qu’ils observent jour après jour, ils tentent de penser le retour à la normale, baptisé pour la circonstance « reprise économique ». La sidération et l’effroi devant des conséquences dramatiques en cascade induites par la propagation du covid-19 pousse légitimement à imaginer toutes les solutions permettant de le circonscrire au plan sanitaire, mais plus encore d’en réduire l’impact au plan économique. Les chiffres n’ont à vrai dire aucune importance à ce stade, face à ce qu’il est bien convenu d’appeler : « la plus grande catastrophe sociale de tous les temps ». Des pans entiers du tissu économique s’arrêtent de fonctionner, et ce sont bien des centaines de milliers de personnes qui se retrouvent « sinistrés ». TPE, PME, grandes entreprises, professions intermédiaires, activités vivrières de l’informel sont à l’arrêt forcé en raison du confinement, de l’effondrement de la consommation, de la perte brutale de débouchés extérieures. Certains évoquent un recul du PIB de l’ordre de 5% !

Une certitude : plus le confinement dure, plus puissante est la dévastation.

Partout dans le monde, l’heure est donc au dé-confinement et au « retour à la normale ». Cependant et dans l’état actuel des connaissances épidémiologiques et des capacités réelles ou présumées de contenir puis maîtriser la contagion, force est de constater que les dites « sorties de crises »sont encore et largement hasardeuses et incertaines !

L’argument de bonne foi, -sans qu’il n’y ait ni traitement préventif, ni vaccin-, consiste à affirmer que l’on ne peut mettre en péril toute une population et son devenir sous le prétexte de vouloir sauver quelques vies !

Toutefois, il n’y a pas, pour l’heure, de stratégie de retour à la normale crédible. Il n’y a que tâtonnements, embarras et prise de risque, tant les inconnues sont nombreuses. Certains tablent sur une immunisation collective (60% de la population mais avec le risque d’un effroyable rebond), d’autres imaginent mais sans conviction un processus plus graduel de dé-confinement sélectif par zones ou par tranches d’âge !

Reste que l’Etat doit trouver les moyens financiers de pourvoir aux besoins d’un système sanitaire éprouvé et de maintenir à flot près de 2 millions d’entités collectives et individuelles et leurs personnels !

Une gageure ! Un effort titanesque pour ne pas dire prométhéen !

A l’évidence les 2.5 Md DT annoncés n’y suffiront pas, loin s’en faut ! Toutes sortes de chiffres sont avancés mais sans le moindre fondement rationnel sérieux. Certains procèdent par comparaison de voisinage, d’autres mobilisent des modèles, tout aussi fragiles et limités dans leur construction, que dans leurs conclusions par trop approximatives. A lire les experts, les estimations du besoin global oscilleraient autour d’un pourcentage du PIB estimé à 120 Md DT tantôt de 5% à 10% voire de 15%. Traduits en milliards de dinars, les besoins de financement varieraient entre : 6 et 12 ou bien encore 18 Md DT.

Dans l’état actuel des connaissances de l’infra (ce qui se passe réellement sur le terrain), il est hasardeux de se prononcer sur la pertinence de tel ou tel montant. Nous ne faisons, en effet, que raisonner à partir des données très agrégées de la comptabilité nationale, qui plus est, en retard produites par l’INS et la BCT

Au-delà de la tentative de calcul par ailleurs louable, se posent les difficiles et délicates questions des capacités de mobilisation tant au plan national qu’étranger, du partage des efforts entre les diverses couches sociales, qui restent pour ainsi dire encore solvables et de la répartition-allocation des moyens !

L’apparente rationalité de l’approche laisse entières et non résolues les interrogations lancinantes : Comment procéder au redéploiement des ressources actuelles restantes ? Où trouver et dégager des moyens supplémentaires ?  Qui doit être sauvé ? Qui doit payer ? Quelles activités doivent-elles être prioritairement et impérativement sauvées ? Qui ou quelles activités doivent être sacrifiés ?

Il y a là quantité d’arbitrages complexes et sensibles qui ne peuvent assurément pas être laissés au seul jugement du gouvernement ! Mais alors si toutes ces questions sont de l’ordre du délibératif et de la décision souveraine du peuple, comment organiser son expression et par là ses choix ? Pour l’instant le gouvernement se contente de procéder par décret-ordonnances tout en cherchant à préparer l’opinion.

« Des mesures douloureuses et obligatoires », entendons-nous ! De fait, la perspective d’une collecte des impôts, taxes et autres redevances, gravement réduite, oblige les autorités à imaginer des dispositions à caractères exceptionnels. La reconduite du 1% de taxation sur les salaires et revenus d’activité est plus que probable. D’autres taxes sur certains produits ou services (téléphonie, internet) voire sur le patrimoine sont à l’étude. Quoiqu’il en soit, l’effort considérable auquel la communauté nationale serait prête à consentir, en l’absence de mesures véritables de lutte contre l’évasion fiscale, demeurera très en deçà des besoins de financement, tout en espérant produire l’effet politique escompté, celui du ralliement du plus grand nombre.

A l’évidence, un nouveau recours massif à l’endettement va s’imposer au-delà même de toute considération de soutenabilité, faisant passer mécaniquement le taux global d’endettement (incluant le parapublic) à plus de 90% du PIB en hypothèse base, au-delà de 100% en cas de prolongement de la crise. Rétrospectivement, on peut regretter que le gouvernement n’ait pas pris l’initiative de demander un moratoire sur sa dette !

Une autre inconnue demeure, mais elle est de taille, celle de la future attitude cruciale de la BCT. Au-delà de ses prérogatives légales, l’institution monétaire va-t-elle proposer de nouvelles formules innovantes de financement au-delà de la rétrocession du milliard !  Va-t-elle financer directement l’Etat quitte à imposer un plafond comme le font la FED ou la Banque d’Angleterre ! Va-t-elle rogner sur son matelas de devises ?

Si la question des ressources mobilisables reste problématique, celle de l’allocation et de la redistribution risque fort d’être redoutable. Quelles entreprises faudra-t-il recapitaliser ? Et pour quels montants ? Relancer l’économie par l’investissement public (les keynésiens jubilent) est sans conteste la voie à suivre.

Mais alors va se poser avec une intensité redoublée la question du choix.

Faut-il renforcer les capacités productives des industries sanitaires, pharmaceutiques et agroalimentaires ou tenir à bout de bras un vaste secteur touristique éprouvé, pour ne pas dire défait, et sans appel (pas de saison de rattrapage) mais qui emploie bon an mal an près de 9% de la population active (100.000 permanents et 300.000 occasionnels)? Affirmer catégoriquement que les deux sont identiquement possibles est une pure escroquerie intellectuelle ? Une chose est sure : Tout ne sera pas possible, faute de moyens suffisants, des arbitrages auront lieu faisant du même coup des gagnants et des perdants !

Si le défaitisme n’est pas de mise, il convient de veiller à une allocation véritablement équitable !  

A bon entendeur !!!

Hadi Sraieb, Docteur d’Etat en économie du développement !

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