Par Saoud Maherzi : Ce n’est pas la fin du monde

Le Tunisien, comme nul autre peuple, porte la chmeta ( le fait de se réjouir du malheur de l’autre) dans les gènes. Il n’y a aucune raison pour que cette propension ne se retrouve dans son comportement politique. Après avoir passé huit ans à subir le verbe vide des politiques, les tractations internes de partis sans ancrage, il a fini par leur adresser à tous, sans exception, un doigt d’honneur bleuté.

Ce sera donc un second tour sans politicien de carrière, en faveur de ceux qui sont allés vers le peuple et l’ont écouté. Par intérêt, par sincérité, peu importe. Eux l’ont écouté, par les souks et les rues, sur les routes non goudronnées et dans les maisons en terre cuite.

C’est irréfutable; l’écoute donne des voix.

Il nous faut accepter et comprendre.

La Tunisie est en crise. Les prix sont hauts, les perspectives d’avenir insondables, les jeunes en perte de repères. Les 18-25 ans auraient voté à 37% pour Kaïs Saïed, la droiture droite.

En même temps, la ségrégation géographique et économique s’est révélée dans sa sombre clarté. Le nord-ouest oublié a voté pour Karoui. C’est cela qu’a coûté le mépris d’El Ma9rouna. (Nabil Karoui aurait offert des aides alimentaires aux plus démunis dont des pâtes)

Quand on y pense, rien d’inédit. La révolution portait la promesse d’un changement des conditions de vie du citoyen. De 2011 à 2019, la transformation attendue n’a pas eu lieu. Et il ne s’agit pas seulement d’amélioration économique, mais également de considération, qu’une partie importante de la population tunisienne attend qu’on lui accorde. Peut-on espérer une révolution sans bouleversement politique ? Je ne crois pas. Les élections de 2019 constitueront une nouvelle étape, décisive, dans l’Histoire de la Tunisie post révolutionnaire.

Notre pays est désormais devant son destin.

Les législatives et le second tour sont encore à venir. Il faudra, sans désespérer, préparer les prochaines années stratégiquement, avec paix et unité.

La Tunisie doit absolument relever ses institutions. Plus que les hommes au pouvoir, le retour au fonctionnement des structures indispensables à l’Administration de la société pourra éviter une crise chronique.

C’est le premier objectif des années à venir. Des difficultés sont à attendre, sans doute. Mais rien n’est inéluctable lorsqu’une volonté institutionnelle intègre reprend les commandes.

Vers un moment conservateur ?

Comme dans plusieurs démocraties du monde, des courants populistes se sont emparés du processus électoral. Leurs campagnes étaient originales, efficaces et elles ont trouvé la faille dans l’ordre établi.

En ce sens, les deux vainqueurs du premier tour sont des cas d’école. Le travail de terrain, loin des habitudes figées, des estrades, des entrevues télévisées et des discours, a persuadé. Cette prééminence du contact sur le virtuel révèle une certaine maturité insoupçonnée du peuple tunisien. Au terme de la campagne, c’est le concret qui l’a emporté.

Plus encore, il semble que la Tunisie se prépare à un moment conservateur. Si l’on en croit les estimations pour le second tour, Kaïs Saïed détient une avance confortable. Son programme semble clair : les libertés individuelles, telles qu’elles sont comprises et médiatisées depuis janvier 2011, seraient reléguées au second plan.

Durant cette période, une opposition forte, organisée et incorruptible, devra se faire entendre. Elle sera la gardienne vigilante des droits de la personne.

Pour autant, il faudra accepter ce moment conservateur non-partisan, non-islamiste, tant qu’il reste respectueux des institutions.

Cela montrera aux oubliés du pays que leur voix est entendue et respectée. La démocratie en sortira grandie, car une véritable alternance aura eu lieu. On pourrait même espérer une réduction de la fracture sociale.

Nous nous en sortirons.

Car simplement, nous devrons nous en sortir. Faisons la paix avec le choix de nos compatriotes et ne boudons pas les prochaines élections. Elles détermineront l’équilibre des forces; les « démocrates » pourront éventuellement limiter les dégâts dans leur maison politique.

Pour ces derniers, l’heure est à l’humilité et à la remise en question. Les gens ordinaires ont exprimé un rejet sans appel. Ne dénigrons pas leur message.

La Tunisie reste grande aujourd’hui, car son peuple ne s’est pas résigné. Il s’est révolté par le vote, à la conquête de sa dignité.

Tahya Tounes. J’imagine qu’on peut le dire à présent.

Par Saoud Maherzi

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