Tunisie : L’équation à plusieurs inconnus d’Al Jomhouri

Ahmed-Nejib-ChebbiA trop claquer les portes, Al Jomhouri finirait, à ce rythme, par se claquer plus qu’il ne l’est déjà. Avant le bloc démocratique à l’ANC, il a quitté l’Union pour la Tunisie et le Front de Salut. En effet, depuis le 14 Janvier 2014, et contrairement à ses convictions sous la dictature déchue, Al Jomhouri (comme le PDP avant) semble s’étouffer dans les alliances et les coalitions et ne retrouve son souffle et son rythme qu’en faisant cavalier seul, quitte à fragiliser son camp traditionnel, soit le mouvement démocratique, et à jouer le cheval de Troie en son sein. D’ailleurs, est-ce par hasard que dès la constitution d’Al Jomhouri, le PDP, qui en constitue le pilier et la racine, a volé en éclats, subissant une saignée de démission et de scissions. Ce parti, dont personne ne renie le passé militant, semble trop introverti pour pouvoir respirer et grandir au sein d’un agglomérat  de parti ou dans bloc composite quand bien même les affinités politiques et idéologiques existantes.

Que peut-on comprendre quand le député Jamhouri Iyed Dahmani assène  que sa formation est disposée à nouer différents rapprochements et pactes électoraux avec d’autres groupes politiques, sauf avec Nida Tounes et Ennahdha ? Ou quand Issam Chebbi, qui adore, compte tenu des contingences, jouer le rôle de fer de lance ou de pompier de service, fidèle à sa fonction de porte-parole, monte sur ses grands chevaux pour signifier, le verbe inquisiteur et le geste pétillant d’arrière-pensées, le retrait de son parti du Bloc Démocratique. D’ailleurs, Al Jomhouri n’est pas à son premier coup bas audit bloc, préférant, par moments, s’en démarquer de la ligne et jouer les vierges effarouchées.

A se demander pourquoi Al Jomhouri insiste à s’offrir en spectacle et à amuser la galerie. Il  est soit en retard d’une révolution ou en avance d’une controverse. Il a toujours un problème de timing, de perception et de posture. Il n’est jamais avare d’un clin d’œil ou carrément d’un coup de main au profit de la partie adverse. Il adore faire les courtes échelles et les coups de poignard. L’idée de surprendre, ahurir et dégoûter tient lieu de méthode de communication ou de campagne.

En dernière analyse, Al Jomhouri, comme le PDP, n’a pas de stratégie, juste des replis ou offensives tactiques, concoctés aux condiments du jour. Il n’a pas de ligne de conduite mais des réflexes de survie. Durant son parcours, il a changé de convictions idéologiques comme de chaussettes, assorties aux tournures et aux jeux d’intérêt. Il trouve un malin et non moins malsain plaisir à fissurer les murs de son bastion naturel et à en piétiner le blason. Un vrai courant d’air. Il entend jouer les électrons libres tout en braillant sa foi dans le groupe. Il cherche toujours à s’asseoir sur deux chaises, à avoir un pied dans l’opposition et un autre dans le pouvoir. Exercice périlleux et grand écart dont il est passé malheureusement maitre, au grand dam de son électorat ou ce qui en reste.

Al Jomhouri ne tire aucune leçon  de ses bourdes. A chaque fâcheuse décision qu’il prend, au mépris de son camp naturel et sans consulter au préalable sa base, son parti accuse un véritable déluge  de défections. Quelque part, il n’attache manifestement pas beaucoup d’importance à l’érosion de sa formation et à la réduction en peau de chagrin de son électorat. Aux coulisses d’Al Jomhouri, on évoque Ahmed Nejib Chebbi beaucoup plus comme une source de blocage et de déroute du parti  que comme un homme de projet et de mobilisation.

 

Les cadors d’Al Jomhouri auraient du faire un petit effort de modestie, de lucidité et de recul pour d’abord sauver leur parti, devenu, sous leur myope conduite, une maison hantée et, ensuite, pour se sortir de l’ornière de l’échec. En deux ans à peine, à en juger par les sondages d’opinions, les intentions de vote en faveur d’Ahmed Nejib Chebbi et son parti (PDP puis Jomhouri) ont accusé une chute vertigineuse, voire même traumatisante. Ont-ils pris la mesure et l’impact de cet effondrement ? En ont-ils analysé les causes ? En ont-ils  tiré les bons enseignements ? Qu’ont-ils fait pour remonter la pente et retrouver une position significative dans l’échiquier politique national ?

A en juger. Juste trois exemple illustratifs et édifiant pour situer l’approche des leaders d’Al Jomhouri et comprendre leur égo surdimensionné:

 

1-      Bien avant les élections d’Octobre 2011, le PDP, Ahmed Nejib Chebbi en premier, se croyant investi d’un destin national personnel, convaincu de sa bonne étoile et persuadé jusqu’aux ongles qu’il ferait un tabac, a refusé de joindre tout front démocratique et moderniste, toute alliance électorale d’opposition. Il s’en était non seulement cassé les dents mais aussi et surtout il a fait péricliter l’opposition démocratique. L’atomisation du front démocratique et moderniste, la dispersion des voix et la segmentation des moyens ont desservi, plombé et pénalisé les candidats. D’aucuns sont d’avis que, lors de ce scrutin, si ce front avait vu le jour, derrière un seul programme, un seul discours, mutualisant son potentiel humain et matériel, le score aurait été tout autre. Mais le PDP, à sa tête Ahmed Nejib Chebbi, a pourfendu ce projet de coalition,  préférant jouer uniquement la carte de son parti. Il n’avait pas voulu développer une lecture plus objective et moins egocentrique de la situation et n’avait guère compris la force électorale de pénétration dont l’opposition démocratique et moderniste aurait pu bénéficier, en se présentant en front uni, notamment auprès des 1.500.000 voix gaspillées, non représentées à l’ANC, et des 4.500.000 voix non exprimées, absentes au vote.

 

2-      A la suite de l’assassinat de Chokri Belaid, Hamadi Jebali, alors Chef du Gouvernement, constant l’échec de son équipe, a proposé la démission de son gouvernement et son remplacement par un gouvernement de technocrates, initiative torpillée et avortée par son propre parti Ennahdha. L’opposition en a soutenu grandement l’idée avant qu’Ahmed Nejib Chebbi ne quitte les rangs et suggère l’idée d’un gouvernement mixte groupant les politiques et les technocrates, brèche dont Ennahdha a profité pour fragiliser l’opposition et mettre en otage tout le processus. Personne n’a compris le mobile d’une telle position. Il avait tenté de la jouer “homme de compromis”, le “Zorro de la crise politique”, il n’a ramassé, de part et d’autres, que rejets, invectives et réactions au vitriol.

 

3-      Lors de ce pénible Dialogue National, lancé dans la douleur et l’hostilité, alors que le Front du Salut, dont Al Jomhouri est pourtant membre fondateur, a choisi, en dernier lieu, son candidat, à savoir Mohamed EnnaceurAhmed Néjib Chebbi, fidèle à son rôle de porteur d’eau à la Troïka, particulièrement Ennahdha, fait fausse route à son camp naturel et vole paradoxalement au secours du bloc adverse, en remettant en course Ahmed Mestiri, devenu comme par magie le candidat indéboulonnable de  la Troïka. Le zèle  qu’il a mis, à l’excès, pour imposer mordicus son parent de candidat, et en même temps favori inamovible de la Troïka comme par hasard, traduit le peu de cas qu’il fait de ses partenaires. Sciemment, il a fait d’une pierre deux coups, peut-être sans s’en rendre compte, fragilisant le Front du Salut et renforçant les rangs de la Troïka. Bien joué !

Les trois exemples précités montrent qu’Al Jomhouri, comme le PDP, ne croit guère à l’idée de groupe, à l’esprit d’équipe. Tout est objet de tractation, de complicité, d’indiscipline et de volte-face pour lui. Pour peu qu’Al Jomhouri parvienne à nourrir son ego et sa quête de leadership, tout le reste n’est que minces broutilles et grossières conjectures. Déjà que lors de ce funeste Dialogue National, l’opposition a montré toutes ses limites en matière de négociations et de manœuvres, a offert inconsciemment , sur un plateau, de l’eau aux moulins nahdhaouis, Al Jomhouri , plus particulièrement Ahmed Nejib Chebbi, n’a fait que précipiter dans le fiasco une position de négociation pratiquement vouée à l’échec.

Par moments, on a l’impression qu’Al Jomhouri n’est dans l’opposition que pour contenter sa base ou ce qu’il en reste et que s’il ne tenait qu’à lui il se serait frayé un chemin dans d’autres bercails  ou de toute autre force détenant le pouvoir. Comme tous les éléphants de l’opposition, sous la dictature déchue, il est clair qu’Ahmed Nejib Chebbi est obnubilé par Carthage, on dirait qu’il s’agit d’une revanche à prendre sur son passé et sur soi-même. S’en servir pour couronner sa carrière et donner libre cours à ses lubies et ses fantasmes, voilà le clou de la question. Pour cela, tout est justifiable, quitte à rendre Jomhouri un champ de ruine et à se délier de ses engagements avec le front d’opposition.

Aujourd’hui en quittant le Bloc Démocratique, après en avoir fait de même à l’égard de l’Union Pour la Tunisie et du Front de Salut, Al Jomhouri franchit un autre pas vers l’isolement, vers une autre débâcle. Il a choisi son camp et sa tactique. Cette attitude préjudiciable sinon suicidaire a fait dire à certains observateurs qu’Al Jomhouri mise tout son capital électoral et tout son patrimoine politique sur la candidature d’Ahmed Nejib Chebbi aux élections présidentielles. D’ailleurs ce dernier ne vient-il pas d’annoncer que s’il se décide à se présenter il serait un “candidat sérieux”. S’étant complètement désolidarisé de son fief naturel (mouvement démocratique), ratant sciemment les rendez-vous clés,  il n’est pas exclu qu’Al Jomhouri compte placer son poulain présidentiable à la remorque de la charrette nahdhaoui, dans l’espoir d’en être le candidat.

 

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